Le Liégeois Guy Janiszewski a couru le Giro 84 dans d'étonnantes circonstances

LIÈGE Depuis 1909, année de sa création, une trentaine de coureurs wallons ont disputé au moins une fois le Tour d'Italie. Parmi eux, le Liégeois Guy Janiszewski qui a couru l'édition 1984. À l'ère du ProTour, son histoire mérite d'être contée. Vice-champion de Belgique des amateurs en 1980 à Nandrin, où Jean-Marie Wampers ne l'avait devancé que d'un boyau, Janiszewski passa pro la saison suivante. Le Wallon devint un équipier apprécié de Freddy Maertens avec lequel il partageait la chambre mais le Flandrien, en proie à ses démons, ne parvint que rarement à faire honneur au second maillot arc-en-ciel dont il s'était paré à Prague.

"Je suis resté trois ans chez Boule d'Or", se souvient Janiszewski. En 1984, il a 25 ans et ses plus belles années de coureur devant lui mais le coureur de Milmort ne retrouve pas d'employeur. Il vient pourtant de terminer deux fois le Tour (102e en 1982, 77e en 83) et a gagné deux courses, une étape du Tour de Catalogne et le GP de Kayl. À la Flèche Wallonne, par exemple, il termine 21e, la même place que Philippe Gilbert cette année (Jurgen Van den Broeck, premier Belge, était 20e).

"À la Vuelta, j'avais fini 6 e ou 7 e du prologue et je ne me débrouillais pas mal mais, à quelques jours de l'arrivée, Willy Jossart m'a obligé d'abandonner car j'étais le dernier coureur de l'équipe encore en course, regrette-t-il. Il m'a dit: "Faut que tu arrêtes, Guy, tu nous coûtes trop cher! " J'avais des contacts, des promesses mais quand il a fallu signer, plus rien."

Alors, en mars, Janiszewski tente de saisir une première bouée.

"J'ai couru Paris-Nice, pour l'équipe de l'UNCFP (qui regroupait les coureurs professionnels français au chômage, comme Marcel Tinazzi ou Vincent Lavenu, l'actuel manager d'AG 2R). "Ce sont des moments très durs. Boulevard de Froidmont, à Liège, il y avait un garage Ford avec d'énormes vitrines. Chaque fois que je passais devant, à vélo, je me regardais en me demandant ce que je faisais là. Parfois, je pleurais. Quand vous êtes coureur au chômage, vous attendez que votre téléphone sonne"

Et un jour de mai, il a retenti.

"J'étais dans mon garage, occupé à frotter mon vélo, quand le téléphone a sonné. "Allo, Guy? C'est John Eustice (NdlR: un coureur américain). Tu veux courir le Giro?" On était mardi et la course partait le samedi de Lucca. Je m'entends encore dire oui. J'ai téléphoné à ma fiancée, lui demandant de me trouver un avion. Elle est tombée à la renverse."

Commence l'aventure.

"Je suis arrivé à Pise, deux jours avant le départ, avec ma petite valise à la main, comme les mineurs italiens ou mes ancêtres arrivés en Belgique quelques années plus tôt. Il y avait un soigneur que je n'avais jamais vu qui m'attendait à l'aéroport. Il m'a conduit à l'hôtel, j'ai découvert mes équipiers, qui m'étaient inconnus pour la plupart. Il y avait des Américains, dont Eustice, un Allemand, un Luxembourgeois, Claude Michely, le seul que je connaissais réellement. Le soir, il y avait la présentation des coureurs au public"

Guy Janiszewski remplace au pied levé un coureur malade. Il portera le dossard 109 dans une formation américaine, avec des sponsors italiens, les cycles Motta et les meubles Maggi, dont l'habituel maillot à dominante rose est remplacé, Giro oblige, par un bleu-blanc-rouge, étoilé comme la bannière yankee.

"La veille du départ, j'ai vu Motta, il m'a donné un vélo, un jaune et noir que j'ai toujours. Je me souviens que comme j'étais parti sans crier gare, je devais aller chez le coiffeur. J'avais emprunté la voiture de l'équipe, une grosse américaine. Quand le gars a compris que j'étais coureur, il n'a pas voulu me faire payer et je pense que j'aurais pu tout lui demander."

Le Wallon a gardé un bon souvenir de son expédition italienne.

"À part 3.000 francs pour mes petits frais, je n'ai jamais été payé, pas même le billet d'avion. Mais au moins, j'ai vu la tour de Pise Le Giro, c'était une course formidable, les premiers cent kilomètres, on se promenait et ça ne filait que dans les cinquante derniers. C'était idéal, même si après dix jours, j'ai souffert d'une bronchite qui a tourné en grippe. J'étais mort, je n'en pouvais plus, je suis rentré après la 14e étape."

Ce Tour d'Italie 1984, c'est celui que Moser a gagné.

"Je me rappelle d'un jour où il pleuvait à seau et où Moser avait fait tout exploser, le peloton était cassé en trois bordures et j'étais devant. Je le revois dévalant une descente à tombeau ouvert. Une autre fois, le peloton s'est arrêté en début d'une étape et on a pris d'assaut la camionnette d'un glacier, tout le monde est reparti avec une glace"