Un album bourré de poésie signé par un auteur mature

ARDALÉNPRADO Sabela est à la croisée des chemins. Cette jeune Espagnole vit une période troublée tant au niveau privé que professionnel.

Pour tenter de se ressourcer et de retrouver ses racines, elle met le cap sur un petit village de Galice à la rencontre d’un vieil ami de son grand-père, personnage énigmatique, fascinant autant qu’absent de sa tendre enfance. Un homme qui a mis les voiles, il y a bien longtemps, en direction de Cuba.

Sur place, dans ce petit village piqué au milieu de nulle part, Sabela va faire la rencontre de Fidel, un vieux bougre vivant reclus, perdu dans ses pensées, ses souvenirs et ses fantasmes, les trois se mêlant dans un quotidien… délirant. Il y a Rosalia, sa fiancée d’autrefois, Ramon, l’ami perdu dans un naufrage, et une étonnante fée qui le berce sans cesse de la musique de la mer à travers un coquillage, sans oublier le chant et la vision des baleines qui apparaissent parfois.

Loin de ce monde onirique, le petit village, lui, envoie des ondes négatives par la faute de certains bougres perfides et envieux qui considèrent Fidel comme un vieux fou et qui lorgnent son héritage.

Un univers bien installé qui va être bouleversé par l’arrivée de Sabela, l’étrangère.

Mais qu’importe le regard des autres, au fil de leurs rencontres Sabela et Fidel vont nouer une relation singulière faite de retours en arrière et d’évocations d’un passé chargé.

Miguelanxo Prado est au sommet de son art. Il signe un one-man-show d’une terrible justesse. Une œuvre pleine de maturité. “Cela fait des années que j’ai ce scénario en tête. J’ai commencé ce récit à plusieurs reprises avant de l’abandonner à chaque fois. Il fallait qu’il mûrisse et, peut-être, que je mûrisse aussi”, explique-t-il.

On sent que ce beau roman graphique n’est pas qu’un simple roman. À travers cette histoire, ce sont de petits pans de l’auteur qui sont dévoilés avec une vraie pudeur, sans qu’il ne cherche jamais à se mettre en avant.

Un travail sur la mémoire fait de touches parfois surréalistes. Il nous fait pénétrer ainsi dans ce que Fidel a de plus enfoui en lui. Poétique et profond. Ses couleurs et ses cadrages ajoutent à l’ambiance sans autre pareille. L’album ne se lit pas d’une traite, il se consomme avec modération. Comme un objet rare.

“C’est de la bande dessinée, avec tout ce que cela suppose comme procédé de lecture. Il y a de petites trouvailles graphiques qui sont venues naturellement et qui doivent aider le lecteur à interpréter le récit. C’est ce qui est formidable avec ce média, c’est qu’il permet des lectures auxquelles même le créateur n’avait pas pensé. Rien n’est définitivement figé.”

À la lecture de ce beau roman – plus de 200 pages –, on ne peut s’empêcher de se souvenir de quelques titres précédents de Prado comme Venin de femmes ou, surtout, Trait de craie. À chaque fois, l’auteur met en avant et souligne à sa façon ces petits instants de vie, ces fêlures qui sont le propre du genre humain. Mais jamais il ne nous avait emmenés aussi loin. Jamais il n’avait été aussi juste. “Il y a des événements qui vous marquent, des absences qui vous travaillent. C’est inconscient mais ça ressort intuitivement sous un pinceau. Chaque case est composée de ces moments que l’on pense personnels et qui sont pourtant vécus par beaucoup. C’est ce qui offre aussi cette possibilité de lire autrement Ardalén.”

Une œuvre majeure, personnelle et universelle. Une très grande bande dessinée pour un auteur original et fascinant qui doit être lu.

Hubert Leclercq Prado : Ardalén. Vent de mémoires,Éd. Casterman.