Entre Bruxelles et le Borinage, d’Anderlecht aux Francs Borains

Au temps du Standard. Comme s’il y avait passé toute sa jeunesse.

C’est exagéré mais dans la riche histoire de ce club, Marouane Fellaini sera toujours considéré comme un gars de la maison. Il n’y débarqua pourtant qu’à l’âge de 16 ans. Comment un gamin bruxellois jouant dans son club favori, Anderlecht, arrive-t-il au Standard ? Abdellatif Fellaini avait simplement déménagé. Après 25 années, il quitta Bruxelles : “La criminalité avait augmenté et les bons exemples dont pouvaient s’inspirer mes trois fils ne couraient pas les rues. Je travaillais alors pour la STIB et j’ai demandé mon transfert à Jemappes, un patelin tranquille dans la région du Borinage. J’ai donc proposé à Anderlecht de prendre en charge les frais de déplacement de Marouane, mais nous ne sommes pas arrivés à un accord. Les dirigeants ont fait la sourde oreille et je me suis senti vexé.”

Le RAEC Mons ne tournait pas très fort. Tifo compare le jeu du club avec un cirque car les entraîneurs ne possédaient pas la moindre base suffisante pour enseigner le football : “Marouane y a perdu trois années. Heureusement que je pouvais le suivre. Comme au RSCA, durant l’heure et demie précédant la séance d’entraînement, je l’entraînais moi-même personnellement. Je faisais des randonnées à vélo et il me suivait en courant ! C’est ainsi qu’il a développé de l’endurance. Il faisait cela de sa propre initiative. J’ai décidé de le sortir de ce club et de le transférer aux Francs Borains, un club modeste de la région. L’organisation y était un peu chaotique mais leur vision du jeu était appréciable. La preuve : à ses 13 ans, l’Union Belge a invité Marouane pour les nationaux. Comme seul représentant d’un club de troisième division !”

C’est un souvenir sympa pour le père Fellaini : “Les jeunes d’Anderlecht, du Standard et du Club Bruges arrivaient dans des survêtements luxueux et des sacs de sport tendance.” Marouane s’est présenté avec sa petite veste et son petit sac. Les regards compatissants ont disparu lorsqu’il marqua un but de volée à sa première occasion. La nouvelle s’est répandue bien vite et le Sporting Charleroi a commencé à sonder le terrain. “Il avait 15 ans lorsque nous nous sommes retrouvés à la même table que le patron des Zèbres, Bayat, et que nous avons signé.” Un an plus tard, pas satisfait de la direction du club, Abdellatif joua finement le jeu : “J’étudiai attentivement les règlements de la fédération et découvert que Marouane était tout simplement libre ! Dès ce moment, je me suis occupé de lui. Je me trouvais en négociation, tout seul face au recruteur, au chef formateur et au manager quand ils m’ont présenté les documents à signer pour le renouvellement de son contrat. J’ai répondu : ‘Messieurs, mon fils est libre.’ Ce fut un choc pour eux.” Sans cligner des yeux, il salua l’assistance et sortit, un léger sourire, vaguement arrogant, aux lèvres.

Messieurs, mon fils est libre

“Messieurs, mon fils est libre.” Avec ces mots, papa Fellaini entreprit sa quête de liberté. Avec un seul point à l’ordre du jour : mener Marouane au sommet. Entre-temps, il s’était bien informé et prenait très au sérieux les propositions de Christophe Dessy et du Standard : “Je voyais quelque chose en Dessy que les autres n’avaient pas. Dessy comprit très rapidement comment il fallait aider Marouane à travailler sur ses défauts.” La famille déménagea une nouvelle fois du Hainaut vers Liège et y loua une habitation près du complexe d’entraînement pour que Marouane ne soit pas trop désorienté, évite l’internat et puisse être souvent chez lui pour voir ses frères et ses parents.

Sur les hauteurs du Sart Tilman, à sept kilomètres du centre-ville, souffle un vent continental désagréable, mais Dessy m’accueille chaleureusement chez lui avec un sourire et un chocolat chaud. De son fauteuil, le directeur du centre de formation porte le regard sur les installations du Standard : “En 2003, c’était le désert ici. Un jour, j’ai vu une grande perche du Sporting Charleroi marquer le 4-1 d’une rencontre perdue par le Standard. Je voulais en savoir plus sur ce garçon un peu dégingandé. J’ai réussi à convaincre le directeur technique Michel Preud’homme.” Rien de rationnel dans cette décision mais selon lui, cela fait partie de son job : partir sur le sentiment, les impressions. Il ne s’était pas trompé. En principe, sur base de ses qualités de formateur, Dessy aurait pu penser qu’il était un peu tard pour Fellaini : “Un garçon qui ne commence à fréquenter des formateurs qualifiés qu’à l’âge de 16 ans a perdu un temps fou. Mais la seule vérité absolue en football, c’est qu’il n’y existe aucune vérité absolue.”

Il releva donc le défi de s’occuper de lui. Avec une confiance redoublée lorsqu’il eut son premier entretien avec le père : “Je n’oublierai jamais. Il m’a dit franchement : ‘Je mets l’avenir de mon fils entre vos mains. Considérez-le comme votre propre fils.’ Je n’en revenais pas. C’était tout à fait exceptionnel de la part d’un parent de footballeur. La famille vivait selon des règles hiérarchiques : le père était le patron, puis venait la mère et puis enfin les enfants. Une éducation structurée. Tous les parents ayant un fils au centre de formation en attendent le meilleur et c’est évidemment notre mission d’essayer de porter ce talent au sommet. Je remarque pourtant que 95 % des jeunes talents abandonnent. Si nous plaçons la barre trop haut, on nous demande de faire attention au fait qu’il s’agit encore d’enfants, de ne pas aller trop loin. Le père Fellaini se trouvait exactement à l’opposé de ces réactions. Il voulait que j’améliore son fils quelles que soient les contraintes et les difficultés inhérentes. La seule condition était que je traite correctement son fils. C’était tout à fait représentatif du modèle éducatif de cette famille. Je répète : ‘Prenez mon fils en charge. Aidez-le à grandir et menez-le sur le chemin que vous lui destinez. Nous vous suivrons en cela.’ Voilà quand même un acte de confiance incroyable dans un domaine où les parents, souvent, croient tout savoir et ne suivent pas nécessairement nos stratégies. Nous considérons le sport comme un métier. Cette perspective de départ implique que notre mission consiste à aller le plus loin possible dans la formation. Ce n’est pas une question d’argent, seulement la volonté de transcender le joueur.”

À son arrivée, Marouane intégra la tranche contractuelle la plus basse. Il venait de mettre fin à ses études. Ceci allait à l’encontre de la philosophie de Christophe Dessy : “Je lui ai fait reprendre ses études immédiatement. Pour lui, il n’en était pas question mais bien vite, il a accepté et aujourd’hui, il ne le regrette pas. Il a étudié le secrétariat avec une option tourisme. Je l’avais donc confronté avec ce choix car le programme scolaire rythme bien le quotidien : se lever à sept heures, se doucher, prendre le petit-déjeuner, se rendre à l’école, s’entraîner, se relaxer. Un rythme régulier qui fait partie de la formation du jeune footballeur. Pour finir, il a obtenu son diplôme sans doubler une seule fois : preuve de l’intelligence du bonhomme.”

“Everton m’habite”

“Everton m’habite.” Son regard s’éclaire. Il est pourtant surpris de voir son image côtoyer celle d’Alan Ball à la réception du club. Le plus jeune champion du monde anglais de 1966 – il avait 21 ans – était à l’époque la plaque tournante de l’équipe d’Everton de 1970, championne d’Angleterre en titre. Lorsque je pénètre dans le hall d’entrée, je suis donc accueilli par Alan Ball mais aussi par Marouane Fellaini. Il en reste baba Marouane, lui qui n’en savait rien : “Je trouve bien agréable que la direction pense que je peux me ranger aux côtés de joueurs de cette trempe. Je suis bien ici. Goodison Park est devenu ma maison. J’y ai été accueilli formidablement. Bien sûr que j’ambitionne de poursuivre ma carrière dans un club encore plus grand mais si cela ne de vait pas se réaliser, je continuerai à me battre pour ce club. C’est pourquoi j’espère que nous nous qualifierons pour la Champions League.” Dans le célèbre maillot bleu, il est pourtant déjà passé par toutes les couleurs émotionnelles : une blessure très grave suite à un choc lors du derby face à Liverpool, de fantastiques prestations dans les duels contre Manchester United, un carton rouge contre Stoke City, ne sont que quelques exemples. “À Anfield Road lors du derby, je me sentais en pleine possession de mes moyens. Le défenseur Kyrgiakos m’a tacklé sur la cheville avec les deux pieds en avant. Le coach David Moyes a planté son regard sur ma cheville gonflée et l’a comparée à celle d’un éléphant ! C’était en février 2010. J’ai été évacué sur un brancard : saison terminée. J’étais hors course pour au moins six mois. La presse s’en prit violemment à Kyrgiakos, mais je considère cela comme un accident, un contact malheureux. Cela peut arriver. Les ligaments déchirés, j’ai dû batailler ferme pour revenir. Quatre mois de travail m’ont permis de me présenter à l’aube de la nouvelle saison. Sans angoisse aucune car mentalement, j’avais évacué la souffrance. La blessure fait partie des choses du football.”

Hormis quelques blessures à la cheville – à nouveau touchée un an plus tard lors d’un duel de coupe face au FC Chelsea – sa période noire s’engagea à Stoke City en décembre 2012 lorsque Marouane infligea un coup de tête à son opposant direct. Résultat : carton rouge et trois semaines de suspension. Publiquement, il a admis sa faute. Il s’en excuse encore mais avec, quand même, quelques nuances : “À Stoke, on pratique le vrai football anglais. Avec des bousculades, des coups et de longs ballons. Mon adversaire me cherchait sans la moindre retenue. Bien entendu, je me suis excusé pour ma mauvaise réaction mais j’ai quelques circonstances atténuantes. Ce jour-là, l’arbitre aurait pu siffler trois coups de réparation. Facile. Il ne l’a pas fait. J’ai perdu le contrôle et je le regrette. D’autant que je déteste être obligé de suivre mon équipe à la télévision.”

Les souvenirs plus exaltants, il les trouve dans de formidables prestations contre Manchester United, le numéro un de la Premier League : “Des matchs formidables ! Manchester United est un de mes adversaires préférés. On fait toujours d’excellents matchs face à cette équipe et on obtient souvent de très bons résultats. Il y a deux ans, à Goodison Park, nous nous trouvions menés au score par 1-3. La fin de la rencontre approchait. Trois minutes plus tard, les supporters ont accueilli dans le délire le 3-3 obtenu dans le temps supplémentaire. À Old Trafford, en avril 2012, le public a assisté à une des rencontres les plus explosives. Un match avec une progression incroyable au tableau de score : de 0-1 à 2-1 à la pause. Puis 3-1. J’ai marqué le 3-2. Puis 4-2 pour finir à 4-4 grâce à une de mes déviations sur le dernier but ! Menés au score, nous revenions à chaque fois. Autre bon souvenir, mon but de la tête lors de la journée d’ouverture 2012-2013. Les supporters en sont devenus fous. C’est là que j’ai compris : Everton m’habite.” Il est clair que lorsqu’il affronte United, Marouane développe son meilleur football.

Christophe Dessy est parvenu à entretenir sa relation avec Fellaini. Il l’a même encore approfondie. Il connaît bien sa relation avec le public d’Everton : “Les gens d’Everton l’encensent pour son attitude. Si le match a lieu le samedi, Marouane est le premier à se rendre le dimanche aux entraînements : sauna, footing, natation. Il se soigne. Il travaille. Même le jour après le match. Quelle différence avec tant de footballeurs qui y viennent seulement se relaxer. Il développe son corps, il se prépare déjà pour la prochaine rencontre. Il est exigent. Il a tout compris.” Selon Dessy, Fellaini a atteint la complète maturité : “Alors qu’il n’a que 25 ans, il a atteint ce stade grâce à son éducation stable et structurée.” Au sein de son centre de formation, Dessy veut s’appuyer sur un concept d’éducation complète : sport, famille, école. Il considère ses joueurs comme une Ferrari qu’il doit préparer pour les épreuves de Formule 1. Les obstacles sont pourtant légion : les parents notamment. Avec parfois des conséquences sérieuses. Christophe Dessy : “Cette unité familiale chez les Fellaini est assez unique dans un monde où les vies de famille sont de plus en plus déstructurées. Il en a conservé un bon mental. Il n’a aucun souci d’ordre privé. Les journaux ne parlent jamais de lui pour de mauvais motifs. Il se contrôle aisément. Et, il ne dispose pas d’un manager. C’est papa qui règle les affaires. Marouane est un exemple pour les jeunes, pour l’intégration et pour le sport professionnel.” •••