Fellaini can be unplayable

Liverpool et son humour Scouse. Il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’ils se mettent à l’imiter avec de grandes perruques. Ils se rendirent en masse à la finale de la FA Cup de 2009 affublés de la coupe afro. Cette coiffure est devenue un morceau de son identité : “Il m’arrive de me laver les cheveux mais pour le reste, je n’y touche pas. C’est naturel.” Il est le héros culte de Goodison Park. Encore plus depuis qu’il s’est joué de sa popularité en invitant, un jour de suspension, son frère Hamza dans les tribunes. Ils étaient là tous les deux – même coupe, même allure. Marouane Fellaini : “The Beatles, ce n’est pas ma génération. Ils ont déterminé l’image internationale de la ville. Il semble que Paul McCartney soit un fan d’Everton.” Mais ses connaissances à propos des Fab Four s’arrêtent là. Au début, il habitait dans le centre mais cela ne pouvait durer : “Les Evertonians voulaient tous me prendre en photo avec eux et parfois, les supporters de Liverpool voulaient me déranger. Everton, c’est un peu le Standard : un public d’ouvriers pour qui les joueurs sont des héros. Ils sont très fidèles.”

Les Toffees sont des passionnés. Match peu important ou match européen, ils sont là. Presque tous des habitants de la ville.

Il est évident que le coach David Moyes complète son échiquier de match en fonction de Marouane. “Fellaini can be unplayable.” Unplayable, c’est-à-dire inarrêtable, incontrôlable pour l’adversaire. C’est ce que pensait Manchester United en février 2012, qui en revint pour l’occasion à la couverture homme contre homme, la défense individuelle, et demanda au défenseur Phil Jones de le suivre comme son ombre et d’ainsi le neutraliser. Ce qui eut le don de faire froncer les sourcils des journalistes anglais. The Guardian notamment : “The extreme nature of his man-marking job is rarely seen in a modern Premier League game.” Selon Moyes, le meilleur Fellaini est tout simplement inarrêtable. Voilà pourquoi il l’utilise plus régulièrement juste derrière les attaquants, au numéro 10, comme meneur de jeu. Au Daily Mirror, Marouane avoua quand même avoir un faible pour la position de milieu défensif : “I know my job when I play there. More things are in front of you. Scoring is not my obsession.” Il sourit lorsque nous évoquons Moyes : Unplayable ? S’il le dit. Qui suis-je pour le contredire ? Je donne toujours le maximum sur le terrain, le meilleur de moi-même. Sous Moyes, mon rendement s’est bonifié. Il m’a introduit immédiatement dans l’équipe comme titulaire et n’a plus jamais modifié ses plans. Il tire un parti maximal de l’effectif qu’il doit gérer. Il y a dix ans, Everton s’est sorti de justesse de la lutte contre la relégation. Depuis, Everton multiplie les places d’honneur – sixième, septième – et même une fois quatrième. Cette saison, nous avons pris immédiatement la tête du championnat après une victoire spectaculaire face à United. Après 25 matchs, nous ne comptons que trois défaites. Moyes est un grand coach. Il vit le football, il respire le football. He’s the Boss.” Le football à Everton connaît deux fois par an un embrasement qui va au-delà de toutes les proportions connues. C’est le Mersey Derby.

Liverpool-Everton. Les stades sont éloignés de quelques centaines de mètres, séparés seulement par le Stanley Park. Il ne faut pas perdre ce match. Rien à ajouter. Il abonde pourtant : “Une intensité incroyable, un spectacle haut en couleur. L’ambiance est tangible. On la sent. Le stade est en ébullition. Les contacts sur le terrain plus appuyés et l’ambiance à couper au couteau. Pour un rien, le stade s’enflamme. Pour chaque duel, chaque tackle, chaque dribble. Faire partie de cette lutte est un régal. C’est magnifique. Nous luttons avec tous les moyens. Parce que le Mersey Derby, il ne faut pas le perdre.”

Le blason, le travail, la technique

Le blason, le travail, la technique. Voilà résumée en trois mots la culture du Standard Club de Liège. Le blason du club, un profil ouvrier et des aptitudes footballistiques.

Christophe Dessy parle d’une voix sérieuse en disant ces mots. Il me remet cérémonieusement un pin’s et un drapeau avec l’emblème du club. Ces trois principes, Fellaini les a intégrés, puis les a lui aussi propagés. Dessy apprécie son sérieux qui a apporté également au club une stature, un statut international. Le Standard avait donc une vision. Fellaini ne se comporte pas non plus comme une petite star. Christophe Dessy : “Pourtant, lorsqu’il a été appelé pour la première fois pour le stage hivernal du Standard au Portugal, il lui est arrivé de se prendre la tête. Je l’avais titularisé contre le Borussia Mönchengladbach, pour une rencontre de préparation où il se comporta un peu comme une vedette. Au point qu’après 15 minutes seulement, je le sortis du terrain. Il était très mécontent, furax même. Son attitude ne m’avait pas plu et donc, j’avais pris mes responsabilités : ‘Cela, c’est du David Beckham, ce n’est pas Marouane Fellaini.’ Pendant deux semaines, je n’ai plus eu l’occasion d’entendre sa voix. Pas de problème. Je le laissais mariner. Il devait trouver la solution en lui. Et il l’a trouvée. Il est revenu me parler et la hache de guerre était enterrée. Aujourd’hui encore, il est toujours joignable, il accepte toujours un bon conseil s’il en a besoin. Dans notre monde, c’est extrêmement rare.”

Christophe Dessy s’exprime avec aisance. Sous sa direction, le centre de formation du club s’est orienté vers la technique.

La technique prime sur la victoire. Voilà encore un élément que Marouane avait dû intégrer. Car à 16 ans, avec la stature et la course d’un homme fait, Fellaini était un gagneur. Une puissance naturelle avec un torse robuste. Né pour le box-to-box, ses ressources de course semblent être un don inné. “Sa technique footballistique n’était pas terrible. Moyenne même. Les bases de ce sport sont le timing de la passe et la maîtrise de la balle. Ces deux points étaient lacunaires chez Marouane. La relation entre le contrôle et la passe se faisait mal, le binôme contact et timing peu fluide. Son jeu de pied était déficient, raison pour laquelle de nombreux observateurs le sous-estimaient. Moi, je croyais que ce n’était qu’une question de temps. Nous jouions à cette époque encore sur des surfaces détériorées. De plus, c’était un gamin qui n’avait pratiquement connu que le football de rues. Pas évident tout cela.” Dessy explique comment la patience et l’acceptation de ses erreurs ouvrent la porte au succès. Qui dit patience doit exclure la résignation : “La patience est couronnée de succès lorsque on s’applique avec méthode. Une autre qualité à améliorer chez Marouane était le jeu de tête défaillant malgré sa grande taille.”

Il pensait que sa taille lui suffisait pour déposer gentiment le ballon dans les filets. Une grande erreur évidemment. Le regretté Guy Namurois, formateur des espoirs lui apprit, avec beaucoup de patience, les ficelles du métier : apprendre le jeu de tête en l’absence d’un gardien. Christophe Dessy : “Marouane sautait et décollait d’à peine trois centimètres du sol. Pas plus haut. Il s’est exercé comme un possédé et a appris plus en un mois que d’autres en six. Il n’était pas meilleur pour autant. Il était juste plus motivé. Plus engagé. Plus disponible. Toujours rester lui-même ! Il devait se battre. Les choses ne lui arrivaient pas en cadeau. Il a accepté les conséquences de ce processus d’instruction : se battre et souffrir, c’est dur. Ce n’était donc pas une période très agréable pour un gamin de 17 ans. Il est arrivé qu’il pleure. Bien sûr. Il devait subir un régime plus dur que les autres, accomplir un chemin plus long. Je reste persuadé malgré tout qu’il devait apprécier ces efforts. Une demi-heure de course sans eau ? Il en faisait une heure. Je répète : l’emblème, le cœur, la défense, droit-au-but : le Standard, ce n’est pas la culture du beau jeu. Le paradoxe réside dans le fait que notre volonté de toujours gagner ne s’applique pas à nos jeunes. Nous nous basons exclusivement sur la technique. Ce n’est qu’après avoir acquis les bienfaits de ce fondement que nous entamons la partie liée au combat physique.” Marouane Fellaini en est le symbole ultime. Dessy aime à vanter le jeu de poitrine de Fellaini. Probablement le meilleur du monde : “C’est lui qui a sublimé la couverture du ballon par le torse. C’est nous qui lui avons enseigné. Cela semble prétentieux ? Mais c’est simplement la stricte vérité : utiliser son corps.” The Guardian ne dit pas le contraire en février 2012 : “A key feature of Fellaini’s game is his ability to bring the ball down on his chest, shield the ball from his opponents, and play in onrushing midfielders.”

Sclessin, c’est magique !

“Sclessin, c’est magique.” La chair de poule. Il a la chair de poule lorsqu’il pense à cette soirée face à Anderlecht lorsque le Standard devint champion de Belgique après 25 années de disette : “Quelle fête ! L’atmosphère à Sclessin est invraisemblable, incomparable. La meilleure de Belgique. Nous l’avons emporté 2-1. C’était un moment inoubliable. Trois mois plus tard nous remettions le couvert avec une victoire 3-1 en finale de la coupe de Belgique. J’ai reçu cette victoire avec un double sentiment car c’était mon dernier bon match avec le Standard si on excepte le duel face au FC Liverpool dans la phase qualificative pour la Champions League (0-0). Trois jours après le match-retour de cet affrontement à Anfield Road (1-0), je sortais à nouveau de l’avion au John Lennon Airport pour signer mon affiliation au Everton Football Club. La vie a de ces accélérations ! Le 14 septembre 2008, sans un seul entraînement dans les jambes – vous lisez bien – David Moyes me versait dans l’équipe première. Je faisais mes débuts en Premier League !”

Deux étés seulement auparavant, le Standard se trouvait sous la houlette de Johan Boskamp qui n’y resta que le temps d’une dizaine de matchs. Le temps suffisant pour accomplir un acte important : il découvrit Fellaini : “Sa présence a été vitale pour moi. Lors de la journée d’ouverture du championnat, je me trouvais dans mon fauteuil, à la maison. Lors du second match, j’étais assis à côté de lui, sur le banc. Pour la troisième confrontation, il a inscrit mon nom au tableau. J’avais 18 ans. Il m’a offert mon baptême du feu lors d’un match européen à Sclessin face au Steaua Bucarest. J’ai mal contrôlé un ballon sur une rentrée en touche ratée de Deflandre et les Roumains en ont profité pour ouvrir le score. Il ne m’en a pas voulu. Au contraire : il a continué à me faire confiance. Un autre coach aurait mis la défaite sur le compte du gamin que j’étais, sur le compte de l’inexpérience. Il ne l’a pas fait. Boskamp est parti mais Michel Preud’homme a poursuivi son travail. Nous avions une fameuse équipe comptant de vieux briscards internationaux comme Runje, Sa Pinto, Conceição et Lukunku. Après un début malheureux, nous avons réussi à décrocher une troisième place en championnat ainsi qu’un accessit en coupe. Gagner, toujours gagner, c’est entre-temps devenu ma philosophie. Chaque jour même à l’entraînement : gagner ! Et la saison suivante, nous étions effectivement invincibles avec une formation organisée autour de Dante, Onyewu, Sarr en défense, Defour, Witsel et moi-même au milieu et les attaquants Mbokani, Jovanovic et De Camargo. Nous n’avons été vaincus qu’une seule fois en fin de championnat. Probablement à cause de la fête que nous avions montée après la victoire face au RSCA ! Le Standard était fort. Sclessin, c’est magique.”

Un vrai Belge, a true blue

Il se sent belge. Il est Belge. Évidemment, ses origines marocaines le mènent régulièrement au pays de ses parents pour quelques vacances. Mais l’intégration en Belgique fut tout sauf compliquée pour Marouane, car il a la Belgique en lui. Tout simplement. Fellaini est un homme de principes. Il est le fervent amateur d’une vie simple, sobre. C’est un travailleur né et il partage son temps entre le football, la famille et les amis. Comme seul hobby, il apprécie la lecture occasionnelle de la biographie d’un grand sportif : “J’admire Zinédine Zidane mais aussi Michael Jordan. Je me suis plongé dans leurs histoires de vie. Ils ont atteint le sommet tout en restant eux-mêmes. Contre vents et marées. Voilà exactement mon ambition.”

Il combat l’ennui avec des films et des séries télévisées. Cela le distrait. La musique ne lui sert que pour créer une ambiance et les voitures ne l’intéressent pas du tout. Pour preuve, sa petite Corsa : “I’m just a normal guy. See, normal guy. Ce que je préfère, c’est d’être entouré de gens amusants, plaisants, sympathiques. J’adore rigoler.”

L’aspect le plus controversé de sa personnalité est sa nervosité. Marouane Fellaini : “C’est vrai. Je suis nerveux. Ma foi m’aide à la maîtriser. J’ai été élevé dans la foi musulmane. Je crois en Allah, je ne fréquente pas assidument les mosquées mais je prie régulièrement. Le religieux est ancré en moi et je pars du principe que chacun doit bien croire en quelque chose, en quelqu’un. Je souhaiterais visiter La Mecque.”

Ses principes l’incitent également à soutenir de nombreux projets issus de la communauté sociale du club Everton in the Community. Cette organisation a fêté son 25e anniversaire en 2012 en invitant Fellaini comme ambassadeur de l’événement. Hasard ou non : Fellaini porte le numéro 25. “Voilà qui me rend fier, cela ne me gêne absolument pas de visiter des hôpitaux ou de m’occuper d’enfants qui ont des problèmes d’études. Cela fait partie de ce que je dois faire. De ce qu’un joueur professionnel doit faire. Par le biais du football, nous pouvons aider des gens en difficultés, améliorer la vie communautaire.” Fellaini soutient également la campagne annuelle Kick Out Racism of Football.

La Premier League ne plaisante pas avec les fauteurs de troubles : “Je suis partisan de la méthode dure. Je suis pour l’interdiction de stade infligée aux racistes du genre de celui qui a fait des grimaces simiesques à l’adresse de Lukaku. On ne peut plus laisser faire. De cette manière, ils réfléchiront par deux fois avant de s’y remettre. Cela ne peut que leur être bénéfique. C’est bien.”

Fellaini respire Everton, il aime ce club et les gens aimables. Il les appelle sa famille. Ses trois plus beaux moments se situent tous à Wembley. Pour la tradition. Pour le stade. Pour l’ambiance.

“On entre dans une autre dimension. Durant la finale de la FA Cup de 2009, j’ai donné un assist de la tête dans la foulée de Saha qui a mis au fond. C’était un des buts les plus rapides jamais marqués à Wembley. Malheureusement, Chelsea a fait preuve de plus d’endurance et retourné la situation (2-1). Quelques semaines auparavant, nous avions surpris le grand favori Manchester United en demi-finale après le botté des penaltys. Motivés par cette performance, 40.000 Toffees enthousiastes nous suivaient partout. Mieux, en 2012, plus de 90.000 personnes se sont rassemblées pour le derby en demi-finale de la FA Cup. Malgré l’enjeu, l’ambiance est restée bon enfant autour du terrain. Nous avions ouvert le score mais à nouveau le score final indiquait 2-1 en notre défaveur. Les Reds étaient manifestement plus frais que nous. Il faut dire que le noyau des grands clubs est généralement plus large et que, dès lors, en fin de saison, nous manquons globalement de fraîcheur. J’espère, un jour, pouvoir prendre un titre avec Everton ou nous qualifier pour la Champions League. Maybe, we will see.”

Il trouve que son club le mérite. Son club. Où il se sent comme à la maison. Une seconde famille. Il fait désormais partie d’Everton. Pour la vie. Il respire Everton. Il est Everton.

Raf Willems/©Éditions Lannoo