De rouille et d’os. Peut-on se relever de tout ?

RÉSUMÉ. Un peu boxeur, un peu videur, un peu zoneur, Ali vient en aide à Stéphanie, tabassée dans une boîte de nuit. Quelques semaines plus tard, elle le rappelle : elle n’est plus dresseuse d’orques et elle a perdu ses jambes suite à un accident avec ces monstres des mers. Des coups, elle en a pris dans sa vie. Mais là, elle ne parvient plus à s’en relever. Lui, par contre, aime la bagarre “pour le fun”, sans se soucier des conséquences. Il croque la vie et les femmes comme elles viennent, sans jamais se préoccuper de l’impact que ses actes pourraient avoir sur son fils ou sur ceux qui l’aident. Et c’est exactement ça dont Stéphanie a besoin : retrouver le goût des choses, même s’il n’est pas idyllique.

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NOTRE AVIS. Jacques Audiard n’a pas son égal pour rendre les comédiens fascinants à l’écran. Dans un style faussement amateur, avec des contre-jours et des couleurs parfois saturées, il plonge dans le quotidien absolument pas glamour de deux guerriers, deux combattants de la vie qui utilisent leurs armes pour tenter de surnager. Matthias Schoenaerts, à la présence aussi hypnotisante que dans Rundskop, en profite pour incarner tout en puissance une force de la nature dénuée de regrets et de conscience. Habitué à prendre des coups, ils ne l’atteignent plus. Sauf lorsque ce sont ses proches qui les encaissent… Progressivement, la brute qui ne pense qu’à s’envoyer en l’air (“Je suis opé…”) révèle ses failles et une nature plus tendre que prévu.

Marion Cotillard, elle, joue dans un tout autre registre. Minimaliste. En évitant habilement la dramatisation excessive. D’un geste, d’un regard perdu dans le vide, d’un sourire en coin, elle parvient à trahir ses pensées les plus intimes, les tensions qui la tiraillent au plus profond d’elle-même. Une performance peut-être moins magnétique que celle de son partenaire, mais incroyablement subtile et impressionnante.

Soutenue par de tels interprètes, l’histoire dénuée de tout sentimentalisme ou de chaleur touche par petites vagues, discrètement, jusqu’à faire vibrer les cordes sensibles, celles des douleurs dont on pense ne jamais se remettre et qu’on surmonte malgré tout grâce à une force insoupçonnée. De rouille et d’os fait partie de ces films dont la profondeur n’est distillée que progressivement, au fur et à mesure du retour en tête des images. Une belle surprise qui amène à se poser des questions sur sa propre capacité à se relever de tout.

P. L.