Le sélectionneur serbe est un homme complexe marqué par le conflit yougoslave

Grande gueule, gaucher magique, coups francs, serbe, nationaliste. Tels sont les mots clefs qui collent à la peau de Sinisa Mihajlovic. En poste depuis mai, le sélectionneur serbe renvoie une image brouillée.

D’un côté, il y a ce joueur, détenteur du record de buts inscrits sur coup franc en Serie A, idole à la Lazio, cadre de cette formidable équipe de l’Étoile Rouge Belgrade qui a tout gagné en 1991, reconverti entraîneur à poigne, capable de ne plus convoquer un joueur qui ne chante pas l’hymne (Adem Ljajic) et qui devrait quitter le banc de la sélection à la fin des qualifications.

De l’autre, il y a l’homme, complexe, enfant de la guerre qui porte à jamais les stigmates du conflit qui a déchiré la Yougoslavie. L’histoire de Sinisa Mihajlovic, né d’une mère croate et d’un père serbe est indissociable de ce conflit.

“N’importe quelle guerre est moche. Mais une guerre civile comme la nôtre, c’est encore pire, c’est la chose la plus brutale qui puisse exister”, décrivait-il. “Les enfants qui ont grandi ensemble se tirent dessus. Pour démontrer qu’il était un grand Croate, mon meilleur ami devait raser ma maison. En 2000, il me l’a raconté : ‘Je suis allé chez tes parents pour leur dire que je devais raser leur maison, ils ne m’ont pas pris au sérieux. Après trois jours, je suis revenu et j’ai tiré sur les photos pour leur faire comprendre. Comme ça, au moins, je sauvais tes parents.’ Je l’ai remercié parce qu’il a sauvé la vie de mes parents en même temps que la sienne.”

Si durant le conflit, Sinisa Mihajlovic était à Rome, loin de sa ville natale de Vukovar, symbole des atrocités commises, il a lui aussi sauvé une vie, celle de son oncle.

“Quand mes parents sont partis de Vukovar pour Belgrade, mon oncle, un Croate, le frère de ma mère l’a appelé: ‘Pourquoi tu es parti ? Tu aurais dû rester ici, comme ça on aurait pu tuer ton c… de Serbe de mari.’ Des mois plus tard, mon oncle a été capturé par Arkan. Il allait être tué, mais ils ont trouvé sur lui mon numéro de téléphone. Ils m’ont appelé et j’ai réussi à lui sauver la vie.”

La relation qu’entretenait Mihajlovic avec l’ancien chef de guerre serbe, mort en 2000 avant d’être jugé pour crime contre l’humanité, fait partie de la face sombre du personnage.

La route des deux hommes s’est croisée du temps de l’Étoile Rouge quand Arkan était l’un des leaders des supporters. Est née une amitié entretenue par le chef de guerre qui a notamment mis à l’abri les parents du joueur. Amitié assumée par Sinisa mais aussi remise en perspective: “Je ne veux pas refaire l’histoire et je ne défends pas ses crimes de guerre. C’était terrible. Je les condamne comme je condamne tous les crimes de guerre, dans n’importe quel camp . En temps de guerre civile, il n’y a pas des gentils et des méchants, ce n’est pas noir ou blanc. La couleur qui reste à la fin est toujours le rouge, celle du sang versé par les innocents.”

Celle qui a marqué, à jamais, un homme plus complexe qu’il n’y paraît...

Jonathan Lange