Montgomery est le grand responsable

BRUXELLES Comme nous le constations dimanche dernier, l'opération Market Garden de septembre 1944 qui devait conduire les Alliés de la frontière belge au-delà d'Arnhem, fut un triste échec. Nous en avons demandé les raisons au commandant Henri Castor à qui on doit trois ouvrages très complets sur la Bataille des Ardennes et qui prépare d'autres livres sur les combats qui se déroulèrent depuis le débarquement de Normandie jusqu'à l'entrée en Allemagne.

«Après la débâcle allemande de la poche de Falaise, ce fut une course de vitesse entre Américains et Anglais pour arriver à la frontière allemande. Montgomery était à Bruxelles le 3 septembre, le 4 il prenait Anvers dont les installations portuaires étaient intactes et se dirigeait vers la frontière hollandaise. Il voulait imposer son plan, c'est-à-dire continuer sur sa lancée et, pour cela, il demanda au commandement allié un supplément de deux ou trois divisions américaines. Cela lui fut refusé parce qu'on considérait qu'il était complètement absurde de parachuter des troupes plus au nord et de les rejoindre par un axe unique, sans protection de flanc. On savait que les Allemands avaient encore des divisions panzers qui auraient tôt fait de couper et d'isoler cette longue colonne. Eisenhower voulait d'abord libérer le port d'Anvers.»

C'était déjà fait depuis le 4 septembre. «Oui, mais l'accès à la mer était encore fermé. Les Allemands occupaient l'île de Walcheren et l'estuaire était miné. Il fallait rendre le port opérationnel. Devant ce refus, Montgomery conçut un nouveau plan: traverser la Meuse et le bas Rhin, aller à Arnhem et fondre sur la Ruhr. Par la même occasion, il comptait s'emparer des bases de lancement des V 1 et des V 2 qui étaient lancés quotidiennement sur l'Angleterre. Il ne tenait cependant pas compte du terrain, c'est-à-dire du nombre de rivières, de ruisseaux, de ponts et d'autres obstacles à franchir. Opération très délicate qu'Eisenhower accepta cependant tout en lui demandant de changer son plan. A plusieurs reprises, des objections furent présentées au maréchal britannique, notamment à propos des troupes aéroportées qui allaient être isolées en attendant l'arrivée de la colonne, à propos des forces allemandes qui se réorganisaient en Hollande, à propos de la longueur des communications puisque, ne pouvant utiliser le port d'Anvers, toute l'intendance venait encore des plages de Normandie. Il les rejeta et s'en tint à son idée.»

Savait-on que les forces allemandes en Hollande étaient encore si nombreuses ?

«On savait que la 15e armée allemande avait réussi à remonter le long de la côte de la Manche, avait rassemblé tous les bateaux qu'elle pouvait trouver dans l'estuaire de l'Escaut et était parvenue à faire passer sur l'île de Walcheren près de cent mille hommes, avec véhicules et artillerie. De là, ils étaient arrivés à Beveland et se trouvaient en garnison à Breda et à Tilburg. Le prince Bernhard, chef de la Résistance hollandaise, avait mis Montgomery en garde contre la présence de ces troupes et doutait qu'on puisse faire passer 20.000 véhicules par une seule route étroite et fragile qui devait conduire les chars à Nimègue et Arnhem. Bedell-Smith, l'adjoint d'Eisenhower, avait aussi mis en garde Monty contre les risques de l'opération Celui-ci leur répondit : Ne vous en faites pas, c'est mon affaire. On a vu le résultat!»

Que fallait-il faire ?

«Avant tout, ouvrir le port d'Anvers à la navigation, ce qui ne sera fait que le 29 novembre Ensuite, ne pas se limiter à une unique colonne de blindés avançant sur un seul axe. Il suffisait d'une embuscade, d'un pont détruit ce qui arriva pour que toute la colonne soit bloquée en file indienne. Il y avait en Belgique des dizaines sinon des centaines de véhicules du génie qui devaient remonter la colonne pour aller reconstruire le pont. On perdait ainsi beaucoup de temps. Après 20 kilomètres, la colonne avait déjà 36 heures de retard sur les prévisions ! Pendant ce temps, les troupes aéroportées se battaient courageusement mais épuisaient leurs munitions. La seconde vague de parachutage qui devait leur amener des renforts eut, de son côté, une demi-journée de retard à cause du brouillard sur les bases anglaises. La troisième perdra trois jours.»

L'échec, donc, est le résultat d'un amas d'erreurs, d'imprévisions mais surtout d'orgueil de la part de Montgomery ?

«Il avait déjà été responsable de ce qui était arrivé à Dieppe. De même à Arnhem.»

© La Dernière Heure 2004