Roger Claessen était aussi célèbre par ses frasques que par son talent et sa générosité

LIÈGE Roger Claessen n’a pas volé l’immense portrait qui trône au frontispice du stade de Sclessin. Il fut le joueur du siècle du Standard, et sera le joueur de son histoire. Parce qu’il correspondait au footballeur idéal dont rêvaient tous les fans du club liégeois : talentueux, généreux, spectaculaire, mais aussi rebelle et ingérable. Il était, d’ailleurs, le premier à le reconnaître. Il avait rédigé lui-même la postface de la biographie que je lui avais consacrée. Et il n’avait pas fallu changer une virgule à son texte, écrit de sa propre main. “Je suis un cas. À force de l’entendre dire, je finirai par le croire. Ça me dérange d’autant moins que ce doit être vrai. […] Je suis un révolté, mais pas un rebelle. Révolté parce que je m’insurge contre la société qui n’est pas juste avec elle-même, mais pas un rebelle parce que je n’ai pas la mentalité d’un militant. […] Sur le plan sportif, je suis conscient d’avoir été un grand joueur, je n’ai pas l’hypocrisie ou la fausse modestie de prétendre le contraire, mais il est exact que si j’avais voulu j’aurais pu ajouter quelques années de gloire à ma carrière. Je n’ai jamais voulu être tributaire d’une forme de sport où, pour réussir, il faut brimer sa personnalité et son amour-propre. […] Je n’ai jamais eu envie de thésauriser comme le font ceux qui ne vivent que pour l’argent, sous prétexte d’assurer leur sécurité matérielle. Car, comme le dit ce vrai poète qu’était mon vieux copain Jacques Brel, cette sécurité-là est une forme de médiocrité de l’âme…”

S’il est resté l’idole des foules, c’est parce que, sur le terrain, il était le joueur le plus spectaculaire, le plus généreux de son époque, parce qu’il en a toujours donné pour leur argent à ceux qui payaient pour le voir jouer, mais aussi parce qu’il avait le cœur sur la main, qu’il était d’une intelligence et d’une culture largement au-dessus de la moyenne, et possédait un franc-parler étonnant. Roger Claessen a toujours été l’homme du paradoxe, un paradoxe qu’il cultivait sans vraiment s’en rendre compte. Il avait un besoin permanent des bains de foule, mais il souffrait d’agoraphobie et recherchait instinctivement la solitude. Il a parcouru la planète dans tous les sens, mais était un grand casanier. Il était un baroudeur, un fort en gueule, mais, aussi, un grand timide. Ce matamore qui songea à devenir mercenaire avait, au petit séminaire de Saint-Trond, envisagé un moment une vocation sacerdotale. Il se contenta de servir la messe… mais sa vie n’eut rien à voir avec celle d’un enfant de chœur.

Sur le plan sportif , il vola de records en records. Il toucha son premier ballon à 12 ans, mais, interne à Saint-Trond, il ne jouait qu’un match sur six avec les cadets de l’Étoile Dalhem. Ce fut suffisant pour que les scouts du Standard le transfèrent pour 300000 francs (7.500 euros). Avec les cadets provinciaux du Standard, il inscrivit 101 buts en 20 rencontres ! Après cinq matches en scolaires provinciaux, il fut parachuté en réserve, où il inscrivit, pour ses débuts, 25 buts en six matches.

Il entra en équipe première du Standard, à 17 ans, dans une phalange où les places étaient chères puisque les Rouches venaient de se qualifier pour les quarts de finale de la Coupe des champions. La saison suivante fut un triomphe : principal artisan du 2e titre du Standard, il gagna ses galons d’international.

Un an plus tard, il hissa le Standard en demi-finale de la C1. Son parcours européen fut exceptionnel. Il ne disputa que 29 matches européens, et 17 avec les Diables Rouges, en raison d’un nombre incalculable de suspensions et, surtout, de blessures, mais il détient, avec 22 buts, le record des buteurs du Standard en compétition européenne.

Le côté face , celui qui en fit l’enfant terrible du foot belge, ne manque pas de sel. Lors d’un match de l’équipe nationale B, contre le Luxembourg, il fêta la victoire avec Odilon Polleunis. “Nous avons retrouvé nos équipiers le lendemain matin sur le quai de la gare. Ils n’étaient pas contents, parce qu’ils avaient dû porter nos valises.” Résultat : 2 ans de suspension fédérale !

Avec l’équipe militaire, il se trouvait en Grèce pour le tournoi du CISM. “Nous devions être rentrés à 22 heures, la veille du match, mais j’avais fait la connaissance d’une charmante jeune fille. À 22 h 05, je descendis sur la pointe des pieds, mais un officier s’était caché derrière un divan. Je n’ai jamais revu la demoiselle.”

Le colonel Wendelen passa l’éponge, mais pas sur l’incartade suivante : le lendemain, en compagnie de Maurice Jamin, le keeper de Charleroi, il prit un bain de soleil, en tenue d’Adam, sur la terrasse de l’hôtel. Les deux joueurs furent renvoyés en Belgique par le premier avion. “La décision du brave colonel était logique, mais ce qui est moche, c’est que nous avons été dénoncés par des équipiers qui rêvaient de prendre notre place.”

En juin 1967, le Standard participait au tournoi de Montréal, dans le cadre de l’exposition universelle. À l’issue du tournoi, Claessen, en visitant l’expo avec Pilot et Wackerlee, fit la connaissance de trois jeunes filles. Les deux autres rentrèrent à l’hôtel mais Roger resta avec les trois demoiselles. “La plus jolie, Gisèle, possédait un yacht et je suis rentré deux jours plus tard!”

Lors d’une tournée d’une semaine au Congo, il fit tous les jours le mur. “Au sens strict du terme. Je descendais de la terrasse de ma chambre. Je suis pour l’amitié entre les races. J’ai fait la connaissance d’une splendide Marie-Thérèse Samba. Tout un programme ! J’ai la manie de toujours conserver un souvenir des filles que je rencontre. J’ai fait une blague à Léon Semmeling en glissant le slip de ma conquête dans sa poche. Sa tête quand il a cru sortir son mouchoir !”

Lorsqu’il marqua cinq buts contre Valur en Coupe d’Europe, il n’avait pas préparé la rencontre de manière très orthodoxe : “La nuit précédente, j’étais sorti avec ma compagne occasionnelle, et je suis resté au lit avec elle jusqu’à midi. Le soir, je ne me suis jamais senti aussi bien. Les mises au vert, c’est ridicule.”

Le malheureux Michel Pavic, son entraîneur, a passé de nombreuses nuits blanches à traquer son enfant terrible dans le quartier chaud de la Cité Ardente : “J’étais bien organisé. Quand monsieur Pavic était à ma recherche, le téléphone rouge de mes copains fonctionnait et, la plupart du temps, je parvenais à m’esquiver, mais pas toujours…”

Les voitures, une passion de Roger Claessen l’ont amené quelques fois à l’hôpital (sept autos déclassées), mais aussi derrière les barreaux à deux reprises. La première fois, en 1964. “J’avais noyé un chagrin d’amour et froissé un peu de tôle sur une voiture mal stationnée. Je mettais un mot sur le pare-brise au moment où le propriétaire arriva. C’était un inspecteur de la police de Liège qui était venu reconduire une dame échevin. Il l’a pris de très haut, le ton est monté, je l’ai un peu bousculé, et passé huit jours en prison.”

Quatre ans plus tard, après avoir fêté la victoire européenne contre Milan, il prit une rue à contresens. Amené au poste, il refusa une prise de sang, et se retrouva à nouveau pour cinq jours à Saint-Léonard : “Incroyable, il n’y avait ni blessé ni même dégât matériel. Quand on pense qu’aujourd’hui, il faut avoir tué son père et sa mère pour valser en prison ! Quand ils m’ont vu arriver, les prisonniers ont chanté Allez les Rouges, et les gardiens me demandaient des autographes, mais ce qui est moins gai c’est que j’ai partagé ma cellule avec de vrais criminels comme le célèbre Champenois et un certain Lambert L. qui avait assassiné trois personnes.”

Roger n’était jamais meilleur qu’après ses frasques. Véritable bourreau de l’entraînement, ses blessures (sept fractures), ses suspensions et ses punitions le motivaient. Un jour, pourtant, le Standard avait décidé de le suspendre sine die. Après six semaines passées aux sports d’hiver, sans toucher un ballon, il apprit que sa suspension était levée. L’équipe tournait mal et Gusti Jordan, son entraîneur, fit appel à lui en catastrophe. Résultat : 5-1 contre le Lierse, quatre buts de Claessen ! Roger-la-Honte, c’était une star hors du commun. Il est mort à 41 ans. Certains ont dit qu’il s’était suicidé. Non, mais, en revanche, il est clair qu’il s’est détruit. Aurait-il encore sa place dans le football actuel ? Oui pour sa façon de jouer, non pour sa manière de vivre. Toute sa popularité s’explique sans doute dans cette confidence.

“Après chaque match, j’allais boire un verre ou deux avec les supporters. C’était important pour les deux. Raconter mes buts me faisait un plaisir identique à celui de mes admirateurs qui écoutaient. Je ne comprends pas que les professionnels d’aujourd’hui quittent le stade comme un ouvrier quitte son usine, sans un mot pour leurs supporters.”

Et dire que ces propos, il nous les a tenus il y a… trente ans !Christian Hubert

Retrouvez toute cette semaine notre série sur les enfants terribles du football. Après Roger Claessen nous évoquerons Eric Cantona, Roy Keane, Nicolas Anelka, Paolo Di Canio, Paul Gascoigne et George Best...