Dès les premiers bombardements anglais du printemps de 1944, les enfants retournent à Ciergnon où ils se trouvent plus en sécurité. Dans cette affaire, le 6 juin 1944 compte à plus d’un titre. C’est l’anniversaire du petit prince Albert, qui a dix ans. C’est surtout le jour où le cours de la guerre bascule, avec le débarquement des troupes alliées en Normandie. Et ce soir-là, vers 21 heures, le colonel Kiewitz informait Léopold III qu’il avait reçu l’ordre de déporter immédiatement le Roi en Allemagne.

On a dit que l’ordre provenait du Führer en personne. C’est inexact. Il fut donné par Himmler, le maître des SS. Hitler, cependant, ne pouvait pas l’ignorer.

Dès le lendemain, le Roi fut emmené tôt le matin. On l’autorisa à passer par Ciergnon pour y embrasser ses enfants. Il pensait à ce moment-là qu’il serait le seul à être déporté. Léopold passa sa première nuit en exil à Luxembourg. Puis on lui fit traverser toute l’Allemagne et l’on amena dans une forteresse surplombant la rivière de l’Elbe, à Hirschstein, à quarante kilomètres au nord de Dresde, dans ce qui fut jusqu’en 1989 l’Allemagne de l’Est.

La décision avait été prise d’y conduire la princesse de Réthy et les garçons dès le lendemain. Mais Baudouin relevait d’une scarlatine et Albert, fiévreux et pâle, souffrait des oreillons. Des photos le montrent d’ailleurs avec une écharpe ceinturant sa tête. La princesse Lilian protesta mais ne gagna que vingt-quatre heures. Le deuxième convoi quitta la Belgique le 9 juin.

Au moins Lilian avait-elle obtenu qu’on emmène un médecin, le docteur Rahier, jusqu’à Weimar où ils devaient faire étape. Elle obtint aussi que ne fut pas déportée la reine Élisabeth, âgée de soixante-huit ans. Par contre, deux proches collaborateurs du Roi, Willy Weemaes (son secrétaire privé) et le gouverneur des Princes, le vicomte Gatien du Parc, furent du voyage ainsi que trois femmes chargées d’encadrer les quatre enfants, Joséphine-Charlotte, seize ans; Baudouin, treize ans; Albert, dix ans, et le petit prince Alexandre qui n’a pas encore deux ans.

“Vous ! Tentative éfasion !” Cette équipée s’arrêtera dans un hôtel de Weimar où ils seront tous réveillés vers trois heures du matin par une alerte. Le lendemain, on retrouva le Roi dans ce château de Hirschstein qui, aujourd’hui, émergeant de la forêt avec ses hauts murs jaunes et ses larges toitures de tuiles orange, paraîtrait somptueux à des touristes de passage. Mais là, ils se trouvaient sous la garde de septante SS et cinq chiens policiers, Wolf, Tom, Max, Alf et Goldi. En outre, les Belges n’y disposaient que d’un espace très réduit. À ce point que les deux Princes partageaient leur chambre avec le vicomte Gatien du Parc.

La propriété était entourée de hautes clôtures de barbelés. Les Belges n’avaient droit ni à de la visite ni même au courrier. Encore moins aux colis. “Une vraie cage”, selon le mot de Léopold. Le seul lieu de promenade était la cour intérieure de la forteresse. Leur unique visiteur : un prêtre allemand, pour une messe à Noël.

Willy Weemaes dispensa des cours de latin et de néerlandais aux enfants. Le vicomte leur donna anglais. Le Roi et Lilian, eux-mêmes, s’instituèrent professeurs de français et d’histoire.

Il est singulier de savoir que le futur Albert le Joyeux n’a parlé, le plus souvent, de ses années de guerre qu’en racontant des épisodes qui l’ont fait rire. Le 30 août 1943 à Ciergnon : “Des maquisards s’étaient emparés des soldats allemands de la garde. Les maquisards les ont désarmés et renvoyés en pan de chemise au pavillon, à l’entrée du château. C’était d’un comique…” Il a souvent évoqué aussi le secrétaire de son père, Willy Weemaes, quand il bombait le torse et gonflait les joues pour imiter le Feldwebel de garde.

Et aussi cette anecdote, à Hirschstein. Le vicomte Gatien du Parc avait trouvé une grosse souche et, pour occuper les garçons, il leur avait distribué des bêches en suggérant de déterrer cette masse de bois qui se situait, il est vrai, assez près des clôtures. D’où la panique des gardes qui se sont précipités à toute vitesse : “Vous ! Tentative éfasion !”