Une (lourde) plaie dans le Quartier Nord

BRUXELLES De la mégalomanie, non. Seulement l'ambition de devenir grand. C'est par ces mots que Paul Vanden Boeynants jugera son grandiose projet Manhattan. Démesuré et mégalomane, le concept de ville (ultra) moderne lancé dans l'euphorie des années 60 dans le prolongement du boulevard Emile Jacqmain n'a laissé personne indifférent. Les communes de Schaerbeek, Saint-Josse et Bruxelles-Ville entendaient ainsi permettre à notre capitale de dominer toutes les autres capitales européennes. On y voit une réplique de New York et de ses gratte-ciel.

Trois acteurs se partagent les premiers rôles de cette tragédie urbanistique: Paul Vanden Boeynants, échevin bruxellois des Travaux publics, Guy Cudell, mayeur tennodois et le promoteur immobilier Charly De Pauw, ami de VDB. Le figurant: Roger Nols, bourgmestre des Ânes. Le scénario: 58 immeubles de bureaux où deux autoroutes s'entrecroisent; des tours dont la hauteur varie entre 40 et 160 mètres, reliées chacune par des passerelles piétonnes placées à 13 mètres au-dessus du sol. Charly De Pauw dira même, évoquant le WTC (World Trade Center) : Comme New York, nous voulions une tour de 400 mètres de haut mais ce n'était pas possible à cause de Zaventem. Alors nous en avons construit 4 de 100 mètres chacunes.

Pour ce faire, il faut virer les milliers d'habitants sur place. Jusqu'en 1974, les expulsions s'intensifient. Tout le Quartier Nord (l'ancien faubourg de Cologne), jusqu'à Gaucheret, est rasé. La crise des années 1970 vient mettre un frein au désastre. Or, le mal est déjà fait.

Finalement, seule la double chandelle du WTC et la tour Amelinckx sortiront de terre dans les années 70. Reconfiguré, Manhattan s'appelle aujourd'hui Espace Nord. Ce dernier a vu naître les tours Belgacom et les immeubles de verres de l'actuel boulevard du roi Albert II. L'Espace Nord s'est depuis attiré davantage de sympathies.