En Espagne, une victime du régime franquiste entendue pour la première fois par un juge

Près de cinquante ans après la mort de Franco, Julio Pacheco est devenu vendredi la première victime de tortures sous la dictature à être entendue par un juge en Espagne et espère désormais que le temps de "l'impunité" est révolu.

"Le fait de voir pour la première fois un juge t'écouter, cela signifie que d'autres plaintes pourraient être admises et que nous pourrions enfin obtenir justice", a dit, ému, ce retraité de 67 ans à la presse après son audition.

Accueilli par une trentaine de ses soutiens aux cris de "réparation, vérité, justice", il a dit espérer "rompre le mur du silence et de l'impunité qui existe avec le franquisme" dans le pays.

Membre d'une organisation étudiante antifranquiste, Julio Pacheco a 19 ans quand il est arrêté à Madrid par la police secrète en août 1975, trois mois avant la mort du "Caudillo" qui dirige alors le pays d'une main de fer depuis sa victoire dans la Guerre civile (1936-1939).

Torturé pendant plusieurs jours à la Direction générale de la sécurité sur la célèbre place de la Puerta del Sol, selon son témoignage, il est ensuite envoyé en prison, accusé de terrorisme.

Quarante-huit ans après les faits, cet ancien imprimeur a déposé plainte en février contre ses quatre tortionnaires, dont l'ex-commissaire sulfureux José Manuel Villarejo, célèbre en Espagne pour avoir enregistré à leur insu de nombreuses personnalités politiques ou des milieux économiques.

Et la juge en charge du dossier a pris le contre-pied de tant d'autres magistrats avant elle en admettant cette plainte au mois de mai en raison de "la possible existence" de "crimes contre l'humanité et tortures" dans ce dossier.

Elle devra désormais convoquer les accusés et décider à l'issue de son enquête d'un renvoi en justice ou d'un classement sans suite.

Signe encourageant pour l'avancée de la procédure judiciaire, selon Julio Pacheco et son avocat, un membre du nouveau parquet spécial des droits humains et de la mémoire démocratique était présent lors de l'audience qui s'est tenue vendredi à huis clos.

Ce parquet a été créé par une récente loi phare du gouvernement de gauche, destinée à réhabiliter les victimes du franquisme.

- Première victoire -

Si elle n'est qu'une première étape, l'audition de vendredi est une victoire pour les associations de victimes, selon lesquelles une centaine de plaintes ont été par le passé rejetées par la justice.

Jusqu'ici, malgré les demandes insistantes des Nations unies, la justice espagnole a stoppé net toutes les tentatives des victimes de la dictature en invoquant la prescription des faits mais surtout la loi d'amnistie de 1977.

Ce texte pilier de la transition vers la démocratie, après la mort de Franco le 20 novembre 1975, empêche de poursuivre tout délit politique commis durant la dictature par des opposants mais aussi par "les fonctionnaires et agents de maintien de l'ordre public".

Le célèbre magistrat Baltasar Garzon a été lui-même poursuivi, et finalement acquitté, pour avoir tenté d'ouvrir une enquête sur les crimes du franquisme couverts par cette loi.

Au grand désespoir des victimes, des tortionnaires sont morts et ne pourront jamais être poursuivis, comme un policier surnommé "Billy el Niño" (Billy the Kid) en raison de son habitude à faire tourner son pistolet comme un cow-boy, décédé en 2020.

- Plaintes en Argentine -

L'une des personnes ayant accusé "Billy the Kid" de tortures n'est autre que l'épouse de Julio Pacheco, Rosa María García, 66 ans, arrêtée comme lui en août 1975, mais dont la plainte a été rejetée.

Elle a toutefois également été entendue vendredi, mais en qualité de témoin, car l'une des tortures à laquelle a été soumis son mari était de la voir être elle-même torturée.

Face aux obstacles en Espagne, des associations de victimes se sont tournées vers l'Argentine où la magistrate Maria Servini a invoqué le principe de justice universelle pour ouvrir en 2010 une enquête, toujours en cours, pour génocide et crimes contre l'humanité durant la Guerre civile et la dictature.

Dans le cadre de ses investigations, elle a lancé en 2014 vingt mandats d'arrêt internationaux contre une vingtaine de représentants du régime franquiste (ministres, juges, policiers) mais s'est vu opposer une fin de non-recevoir par Madrid.

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