Sur l'île d'Oléron, le croustillant marché des huiles usagées

Bertille LAGORCE
<p>Un membre de l'association "Roule ma frite" collecte des huiles usagées auprès de restaurateurs, à Château-d'Oléron, le 10 mai 2022</p>

Après la saison des huîtres... place à celle des huiles usagées ! Sur l'île d'Oléron, en Charente-Maritime, l'association Roule ma frite 17 collecte depuis quinze ans ce déchet issu de la restauration, convoité par l'industrie des biocarburants qui le rachète désormais à prix d'or.

Sur le port du Château d'Oléron, derrière la cabane de bois rouge qui abrite l'établissement "À la pêche aux moules", Emmanuel, Aymeric et Jonathan viennent récupérer 200 litres d'huile de friture usagée, des bidons de plastique jaune qu'ils entassent dans leur fidèle camion Mercedes.

Un déchet "compliqué à gérer" durant la saison touristique où les moules-frites coulent à flot, estime le responsable de la cabane Boris Rabillon, 54 ans, content de ne pas avoir à se déplacer jusqu'à la déchetterie.

Et puis, "on n'a rien à payer", souligne-t-il. Un bon de collecte, une signature, et bon débarras.

Née à Oléron en 2007, Roule ma frite 17 récupère chaque année plus de 100 tonnes d'huiles alimentaires usagées auprès d'environ 340 restaurateurs et collectivités locales de l'île ou du proche continent.

Dans un entrepôt situé dans le Bassin de Marennes, elle filtre ses "meilleures huiles" - les moins sales - et les valorise au profit de l'économie locale, sous forme de nettoyant pour coques de bateaux ostréicoles ou encore d'huile pour tronçonneuse.

De l'écologie "pratique" visant à créer de "nouveaux métiers dans l'univers du recyclage et de l'économie circulaire", explique le président de l'association et hôtelier-restaurateur Patrick Rosset.

Jadis jetées au tout à l'égout, elles polluaient les nappes phréatiques et altéraient le traitement biologique des stations d'épuration.

"La Communauté de communes d'Oléron a économisé plusieurs milliers d'euros sur le curage des canalisations la première année", plaisante Grégory Gendre, fondateur de l'association et ancien maire de Dolus d'Oléron.

L'autre partie de la collecte est revendue à des grossistes puis à de grandes raffineries, qui l'utilisent pour produire du biocarburant contenu dans les diesel B7 ou B10 disponibles à la pompe.

- Or gras -

<p>Des membres de l'association Roule ma frite transvasent des huiles de friture usagées collectées auprès de restaurateurs, à Château-d'Oléron, le 10 mai 2022</p>

Depuis 2012, les restaurateurs ont l'obligation de recycler leurs huiles usagées. Le dernier seuil minimal fixé en 2016 est de 60 litres produits par an.

De nombreux acteurs se sont dès lors positionnés sur ce marché florissant, du petit collecteur indépendant aux industriels.

Si Roule ma frite 17 possède toujours le "quasi monopole" sur l'île, Patrick Rosset dénonce l'appétit de ces grandes entreprises qui "colonisent le territoire" en rachetant les huiles aux restaurateurs, contrairement aux associations qui les récupèrent gratuitement.

Tout est bon à prendre, des huiles végétales aux graisses animales.

Avec la flambée du prix de l'huile de tournesol, qui frôle les quatre euros le litre, Boris Rabillon, à Oléron, a décidé de basculer à l'huile de palme, moins chère, tandis que d'autres préfèrent se tourner vers la graisse de boeuf.

En dix ans, cet appétissant marché a connu des périodes agitées et les compteurs ont explosé.

"En 2015, le prix de rachat à la tonne oscillait entre 300 et 400 euros. Ni les Américains, ni les Chinois ne recyclaient leurs huiles usagées, récupérées par des acteurs du biocarburant comme (les français) Total ou Veolia", raconte Grégory Gendre.

Mais ces pays y ont finalement trouvé un intérêt, provoquant des tensions sur le marché européen.

Pandémie de Covid-19 et guerre en Ukraine n'ont pas arrangé les choses : "moins de frites, donc moins d'huile à la sortie et bim, la barre des 1.000 euros a été franchie", poursuit-il.

"Maintenant, c'est de l'or !", lance Patrick Rosset, au point que l'huile usagée fait désormais l'objet de vols à répétition dans l'Hexagone.

À Oléron, ces faits sont encore rares mais "des particuliers se font parfois passer pour nous, pour en mettre dans leur chaudière ou leur voiture", rapporte M. Rosset.

Rouler à l'huile de friture ? Possible, mais uniquement sur d'anciennes motorisations diesel, versée pure ou diluée l'hiver car elle se fige à basse température.

<p>Des bidons d'huile de friture usagée collectés par l'association Roule ma frite, le 10 mai 2022 à Château-d'Oléron</p>

Cette pratique est illégale en France - sauf pour les agriculteurs, pêcheurs ou collectivités territoriales - mais certains débrouillards en sont toujours friands, davantage depuis la récente envolée des prix du carburant.

D'ailleurs, le vieux camion de l'association sent étrangement la frite au démarrage.

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