"Ann alé!": les migrants haïtiens à l'assaut du Darien

Publié le à El Darién (Colombia) (AFP)

Le gamin a 12 ans à peine, un sac sur l'épaule et de grosses gouttes de sueur sur le visage. A chaque pas, il manque de trébucher sur le chemin boueux qui serpente dans la montagne sous une épaisse végétation. Mais il ne se plaint pas, l'air grave et silencieux, pour ne pas être un poids pour ses parents et son petit frère.

Comme plusieurs centaines d'autres migrants haïtiens à la poursuite du rêve américain, la famille entame la traversée de la forêt hostile du Darien, à la frontière entre la Colombie et Panama. Une odyssée jusqu'ici réputée très dangereuse, mais désormais -dans sa partie colombienne- sous la surveillance de mystérieux "guides", qui disent "protéger" les marcheurs.

Une équipe de l'AFP a pu suivre, sur plusieurs kilomètres dans la jungle, l'un de ces groupes de migrants, sac au dos et enfants à bout de bras, qui empruntent quasi quotidiennement ces kilomètres de chemins escarpés, où pullulent serpents venimeux et où une simple entorse ou une chute dans la pente peuvent être synonymes d'une fin funeste.

- Nourrissons et bidons -

"Ceux qui y sont allés disent qu'il faut préparer son esprit à voir beaucoup de choses...", résume à l'AFP Francisco, Haïtien de 30 ans, en se préparant à prendre la route.

"J'ai dit que nous partons pour un voyage où nous pouvons rencontrer des agresseurs, des animaux, beaucoup de dangers", renchérit une robuste mère de famille qui, à 38 ans, a déjà émigré en République dominicaine et au Chili, où elle a économisé plusieurs années pour émigrer vers les États-Unis.

La marche débute au premier rayon du soleil : une lente progression, qui suit en partie le cours de la rivière El Muerto, où des dragues abandonnées témoignent d'une ancienne exploitation aurifère illégale.

Par une chaleur étouffante, les membres du groupe se tiennent par la main, s'entraident pour passer les torrents, de l'eau jusqu'au genou. On s'appuie sur une épaule, un bâton pour franchir des pentes rendues terriblement glissantes par une boue brunâtre dans laquelle s'enfoncent bottes et chaussures.

Les pères, regard inquiet, soutiennent leur famille, encombrée de sacs et de bidons d'eau potable. Les mères, souvent en surpoids, tirent leurs enfants à la peine, portent les nourrissons sur le ventre. Les cours d'eau au creux de vallées encaissées sont l'occasion de courtes pauses.

La caravane humaine s'étire sur plusieurs centaines de mètres, se pliant comme un accordéon au gré des obstacles naturels.

La nuit précédant son entrée dans le Darien, Michaud Noel n'a pas fermé l'œil, sous sa tente plantée dans un camp de fortune à la lisière de la jungle. "J'étais anxieux", lâche-t-il. "Les enfants ne comprennent pas vraiment ce qui se passe, ils vous accompagnent où que vous alliez".

Cet ancien maçon, installé précédemment au Brésil, a réuni près de 1.500 dollars pour le voyage.

- "Je ne suis pas un coyote" -

La traversée du Darien dure en moyenne deux jours côté colombien. Les migrants marcheront jusqu'au sommet d'une montagne qui marque la frontière du Panama. Pendant cette partie du voyage, ils sont accompagnés d'une trentaine de "guides", tous vêtus de noir. Et qui exigent de chaque migrant 300 dollars en échange de leur "protection".

Sans arme apparente, ce sont eux l'autorité ici, dans ce Far-west où chacun est livré à soi-même.

"Une personne en bonne forme physique pourrait faire le parcours en une journée, mais voilà qu'arrivent des enfants, des vieux, des gros, des malades, des fous...", décrit Alexis, l'un de ces mystérieux sherpas, qui exigent des journalistes de n'être ni filmés ni photographiés.

Il a appris des Haïtiens l'expression en créole "Ann Alé !" (On y va) et la répète pour encourager les marcheurs.

"Je ne suis pas un +coyote+ (un passeur, selon l'expression locale). Parce qu'un +coyote+ est quelqu'un qui vole, viole, escroque ses clients. Je suis un guide", soutient-il. "Nous sommes ici pour aider" les migrants, ajoute l'homme, 42 ans, mince et aux cheveux gris.

Ni l'armée ni la police colombiennes ne sont présentes dans la zone, où le Clan del Golfo, le plus grand gang de narcotrafiquants du pays, est réputé tout contrôler.

Les guides l'assurent, qui se disent "chargés de la sécurité du sentier" : ils ne font pas partie du groupe criminel. Mais ils reconnaissent travailler avec son accord, en échange d'un impôt.

Et le Clan fait la police, un téméraire qui s'aventurerait à attaquer les migrants pour les voler ou violer les femmes sera tué, affirment-t-ils.

"On entend beaucoup dire que les migrants sont volés, escroqués et même violés ici. Mais lorsque le monde verra la réalité, il changera d'idée sur cette frontière colombo-panaméenne", se défend Alexis, tandis qu'un de ses compagnons aide un Haïtien à traverser la rivière.

Chacun de ces sherpas de la jungle a dans la poche comme une carte d'identité numérotée et plastifiée, signe du niveau d'organisation sur le sentier.

"Ici, on ne peut pas voler le migrant, ou plutôt on ne peut pas toucher un cheveu de sa tête", assure Alexis.

Les Haïtiens eux n'ont guère le choix, ils se contentent de suivre en silence, à la fois angoissés et soulagés de cette présence.

- "No man's land" -

On observe aussi sur les sentiers des dizaines de porteurs locaux, venus de villages proches, qui proposent aux migrants de porter leurs bagages.

La famille Noel refuse d'abord leur offre, mais après une heure de marche, ils négocient le transport de deux valises pour 40 dollars.

Un homme embarque les bagages sur son dos et disparaît sur le sentier. Les Noel peuvent être sûrs qu'ils retrouveront leurs affaires au camp suivant, affirme un guide.

D'autres marcheurs préfèrent alléger leur charge en abandonnant vestes, pantalons ou crocs en plastique.

Depuis le début de l'année, quelque 70.000 personnes ont effectué le parcours, selon les autorités panaméennes. Quelque 19.000 autres attendent dans le port colombien de Necocli pour entamer la traversée de la forêt.

"Faites confiance à Dieu, car si vous n'avez pas Dieu, vous n'y arriverez pas", conseille un Haïtien, qui préfère ne pas donner son nom.

Le sommet de la montagne ne sera pas un soulagement pour les marcheurs. C'est là que prend fin l'arrangement avec les guides colombiens, qui risquent d'être arrêtés pour trafic de migrants par les autorités panaméennes s'ils franchissent la frontière.

De l'autre côté, c'est un "no man's land", prévient le guide Alexis. Les migrants y sont exposés aux gangs qui les dévalisent lors d'une descente à pied de deux jours vers la ville de Bajo Chiquito.

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