Colombie: à Cali, l'abîme entre riches et pauvres au grand jour

Publié le à Cali (Colombie) (AFP)

Il y a un mois, dans un quartier riche de Cali, des civils ont tiré à balles réelles sur des manifestants issus des quartiers pauvres, sous les yeux de la police. En pleine fronde sociale, une guerre des classes s'étale au grand jour dans la troisième ville de Colombie.

Déjà marquée par le racisme et les inégalités, la capitale du département de Valle del Cauca (sud-ouest) a vu surgir à l'occasion de la vague de contestation une réalité longtemps tue, une profonde rancoeur entre classes sociales.

Le 28 mai, une foule en provenance des banlieues pauvres de la ville a fait irruption dans le quartier chic de Ciudad Jardin et tenté de mettre le feu à un poste de police. Les habitants ont répliqué en tirant à balles réelles.

"C'était comme une guerre civile dans laquelle, dans un camp il y avait les policiers et les habitants inquiets pour leurs biens, et dans l'autre, les manifestants (...) qui voulaient imposer leur anarchie dans notre quartier", a raconté à l'AFP Andrés Escobar, un publicitaire de 30 ans.

Lui-même a sorti son pistolet automatique, pour, assure-t-il, "tirer en l'air" lors de cette journée qui s'est révélée la plus sanglante -- 13 morts -- depuis le début de la vague de contestation sociale fin avril. L'ONU a réclamé une enquête indépendante.

Pour Luis Castillo, sociologue de l'Université del Valle, cet épisode est la preuve "d'un conflit (....) traversé par les différences de classes" que la pandémie de coronavirus a aiguisé.

Avec ses boutiques de luxe, ses maisons avec piscines et ses avenues bordées de palmiers, Ciudad Jardin ressemble à un petit Beverly Hills. Dans ce quartier, personne n'est descendu dans les rues lorsque le président de droite Ivan Duque a annoncé en pleine pandémie un projet de réforme fiscale décrié, puis retiré.

Les habitants n'ont pas non plus manifesté lorsque la contestation s'est transformée en un mouvement contre les politiques gouvernementales et la violence de la répression policière.

- Racisme -

Dès le début de la mobilisation, le 28 avril, les syndicats, les groupes indigènes, les étudiants et les enseignants se sont mobilisés à Cali comme ailleurs dans le pays.

Mais pour la première fois, une jeunesse noire et métisse, issue des quartiers pauvres a rejoint la contestation.

Acculés par la pandémie, qui a jeté trois fois plus d'habitants dans la pauvreté à Cali (+67%) que dans le reste du pays, ces jeunes venus des quartiers de Siloé ou Aguablanca disent n'avoir plus rien à perdre.

Il existe dans la ville une nette "ségrégation raciale" envers les jeunes afro-descendants vivant dans des quartiers défavorisés, souligne Luis Castillo.

Les divers confinements successifs les ont asphyxiés en mettant un coup d'arrêt à l'économie informelle, mais les inégalités sociales empiraient déjà : entre 2019 et 2020, 380.000 habitants sont tombés dans la pauvreté dans cette ville de 2,2 millions d'habitants.

Cette jeunesse a intensifié le mouvement national de grève en organisant des blocages routiers devenus de véritables campements urbains qui exaspèrent une partie de la population.

"Nous parlons d'une grève nationale (...) nous devons faire en sorte que rien ne fonctionne", justifie Cero, responsable du "point de résistance"de Puerto Madera.

Les manifestants avec lesquels s'est entretenue l'AFP ont entre 15 et 35 ans. Ils travaillent dans le secteur informel, ont parfois fait des études, mais sont sans emploi, notamment en raison de la pandémie.

Ils réclament du travail, un meilleur système d'éducation et de santé, mais ne se sentent pas représentés par le Comité national de grève, initiateur du mouvement, qui a tenté, sans succès, de négocier avec le gouvernement.

Ils cuisinent, écoutent du reggaeton ou fument pour tuer le temps. Ils disent avoir des armes, mais n'acceptent de montrer aux journalistes que des boucliers artisanaux, des bâtons et des pierres.

"Nous sommes las de voir des familles dans la misère", explique Plein, qui a été blessé par balle lors d'affrontements avec la police.

- Paramilitaires -

Au début du mouvement, leur principal adversaire était le gouvernement qui souhaite à tout prix la levée des blocages et envoie régulièrement la police pour les déloger.

Mais le 9 mai, des habitants armés ont affronté à Ciudad Jardin un groupe d'indigènes qui venaient soutenir les manifestants. Le Conseil régional indigène de Cauca a déploré 12 blessés par "armes létales".

Les pénuries de nourriture, de médicaments et d'essence, provoquées par les blocages, ont fait encore monter la tension au fil des semaines.

"Les gens n'en pouvaient plus de ne pas pouvoir aller travailler, de ne pas pouvoir acheter à manger", a raconté à l'AFP José, un habitant de Ciudad Jardin, qui ne veut pas donner son nom par peur de représailles.

Le 28 mai, lorsque les manifestants ont tenté d'entrer à Ciudad Jardin, ils ont été reçus par des tirs, sous les yeux de policiers que l'institution a promis de sanctionner.

Pour le maire de Cali, Jorge Iván Ospina, cet épisode a été "le phénomène le plus dangereux" de la vague de contestation qui secoue le pays.

La Colombie "a eu une histoire de paramilitarisme, de groupes d'autodéfense de civils qui s'arment pour essayer d'empêcher" l'expression "d'un autre acteur politique ou d'un acteur irrégulier", et commettent des atrocités, rappelle l'édile.

Au moins 48 personnes ont été tuées en un mois dans le Valle del Cauca, sur un total de 62 dans le pays, selon les autorités. Deux d'entre eux sont des policiers.

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