En "souffrance", la justice dans la rue pour réclamer des moyens "dignes"

Publié le à Paris (AFP)

Leurs pancartes alertent d'une "justice malade" ou "à bout de force": magistrats et greffiers se sont rassemblés mercredi partout en France aux côtés des avocats pour réclamer des moyens "dignes" pour la justice, lors d'une journée d'appel à la grève.

Cette "mobilisation générale pour la justice", à l'appel de 17 organisations, s'annonce massivement suivie, tant l'expression d'un malaise semble avoir gagné tous les acteurs judiciaires, trois semaines après la publication d'une tribune qui a fait l'effet d'une déflagration.

A Paris, plusieurs centaines de magistrats, greffiers et avocats se sont rassemblées à partir de midi devant le ministère de l'Economie. "Misère judiciaire, mensonges du ministère", "Et ils sont où et ils sont où les recrutements?", proclamaient certaines pancartes.

"Il faudra inventer d'autres moyens pour rendre la justice car la justice n'en peut plus", a lancé la présidente de l'USM, Céline Parisot, à une foule de robes noires et rouges.

"On n'a jamais vu une telle mobilisation, une unanimité dans le constat d'une justice déshumanisée", a renchéri Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature (SM).

Les deux principaux syndicats de magistrats ont déposé des préavis de grève - "une première" pour l'USM, majoritaire - et appelé avec les représentants des greffiers et des avocats à des "renvois massifs" des audiences.

Devant le tribunal judiciaire de Nantes, environ 200 magistrats, greffiers et avocats se sont réunis. "On fait de l'abattage. On travaille de plus en plus vite, mais derrière les dossiers il y a des gens, qui ont besoin d'être jugés correctement", protestait Yvon Ollivier, procureur de la République adjoint, 54 ans.

Les protestataires étaient une centaine à Besançon, une quarantaine à Bastia, entre 230 et 400 à Strasbourg... "Sur l'arrondissement de Strasbourg, il y a 74 postes de personnels de greffe vacants, sur 270, c'est plus d'un quart", a assuré une greffière, Caroline Barthel.

- "Situation intenable" -

A Paris, une délégation de l'intersyndicale sera reçue à 19H00 par le directeur de cabinet du ministre chargé des Comptes publics.

Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a fait valoir à l'issue du Conseil des ministres qu'il y aurait "une augmentation de 30% du budget de la justice" entre le début et la fin du quinquennat.

A Lille, où environ 400 personnes ont manifesté à la mi-journée, une minute de silence a été observée en hommage à Charlotte, une magistrate qui avait mis fin à ces jours fin août, point de départ de la tribune publiée le 23 novembre dans Le Monde.

Intitulé "Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout" ce texte a obtenu un succès aussi fulgurant qu'inédit: en trois semaines, il avait été signé par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats (sur 9.000) et 1.583 fonctionnaires de greffe.

Le constat est partagé par la hiérarchie judiciaire: dans un communiqué commun, les présidents des quatre "conférences", qui représentent les chefs des cours d'appel (premiers présidents et procureurs généraux) et des tribunaux judiciaires (présidents et procureurs), alertent sur une "situation devenue intenable".

La contestation a même gagné la Cour de cassation: leurs magistrats ont dénoncé lundi "une justice exsangue, qui n'est plus en mesure d'exercer pleinement sa mission dans l'intérêt des justiciables".

Un grand nombre de juridictions se sont associées à la mobilisation, en votant à l'issue de leurs assemblées générales obligatoires de décembre des motions réclamant des moyens supplémentaires, certaines annonçant par ailleurs l'arrêt des audiences au-delà de 21h.

Le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti a tenté de calmer la fronde, venue percuter les Etats généraux de la justice lancés mi-octobre par le gouvernement.

Il a notamment annoncé lundi l'augmentation du nombre de places au concours de l'Ecole nationale de la magistrature pour permettre l'arrivée de 380 auditeurs de justice dans les juridictions dès 2023, ainsi que la pérennisation de quelque 1.400 postes créés dans le cadre de la justice de proximité.

Dans un message adressé mardi aux magistrats et agents judiciaires, le ministre s'est dit "déterminé à améliorer durablement (les) conditions de travail et le fonctionnement de la justice".

Mercredi, il a réaffirmé sur France Inter avoir "réparé l'urgence". "J'espère qu'il n'y a pas d'instrumentalisation (de la mobilisation) mais je ne peux l'exclure", a-t-il aussi glissé, à quelques mois de la présidentielle.

"Les magistrats ne roulent pour personne", a répliqué dans le cortège parisien, Christophe Bouvot, de l'association nationale des juges des contentieux et de la protection.

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