Haïti: face aux gangs, la police au bord de l'implosion

Publié le à Port-au-Prince (AFP)

Principale force de sécurité du pays, la police nationale d'Haïti est au bord de l'implosion avec la montée en puissance d'un courant insurrectionnel au sein de ses effectifs, déjà trop maigres face aux gangs.

"La PNH est au bord du gouffre", alerte l'historien Georges Michel.

Si Haïti est devenue la première République noire de l'histoire grâce à la victoire de son armée indigène sur les troupes napoléoniennes, les forces de l'ordre du pays sont aujourd'hui tenues en échec par les bandes criminelles.

"Les gangs se sont dotés d'un arsenal de guerre avec une puissance de feu supérieure à celle de la police et de l'armée, avec des lignes d'approvisionnement ininterrompues en munitions de guerre", analyse M. Michel, ancien professeur d'histoire militaire.

- Mainmise des gangs -

Abandonnés par les pouvoirs publics, les quartiers les plus pauvres de la capitale sont depuis des années sous la coupe de bandes armées.

La mainmise grandissante des gangs sur le territoire s'est révélée ces derniers mois au travers d'une recrudescence des enlèvements contre rançon à Port-au-Prince comme en province.

La PNH est aujourd'hui la seule force publique déployée pour lutter contre cette criminalité. L'armée, remobilisée en 2015 après 20 ans d'absence, n'a pour l'heure recruté que 400 soldats.

Officiellement, Haïti compte 16.000 policiers pour assurer la protection de ses 11 millions d'habitants. Officieusement, un nombre indéterminé d'agents sont assignés à la sécurité rapprochée de personnalités publiques comme privées et certains membres de la PNH ont simplement abandonné leur poste en émigrant.

La dernière opération que la PNH a lancée contre un gang de la capitale a viré au fiasco et a fait remonter à la surface les tensions internes.

Le 12 mars, quatre policiers ont été tués dans le quartier pauvre de Village de Dieu. Des individus non identifiés se sont emparés d'armes et de matériel de la PNH, et ont diffusé photos et vidéos des mutilations perpétrées sur les agents.

Si un véhicule blindé a depuis été récupéré par la police, les corps des policiers tués n'ont pas quitté le bastion du gang, ce que certains ont perçu comme le signe que le haut commandement de la PNH donnait plus d'importance au matériel qu'aux hommes. En réaction, le groupe Fantom 509 a multiplié les manifestations dans les rues de Port-au-Prince.

"Fantom 509 est un groupe formé de policiers et d’anciens policiers", explique Marie-Yolène Gilles, militante pour la défense des droits humains.

"Quand on dit +les Fantom sont dans les rues+ tout le monde a peur, tout le monde cherche à s’abriter parce que les membres du groupe Fantom sont violents", témoigne la directrice de la fondation Je Klere.

Le groupe s'est fait connaître début 2020 en incendiant les stands du carnaval à l'issue d'une manifestation de policiers organisée pour obtenir le droit de former un syndicat.

Sillonnant la ville à moto, ils saisissent les clés de véhicules qu'ils placent au travers des grands axes. Certains, cagoulés et en uniforme, tirent en l'air avec leur arme de service.

- "Courant fasciste"-

"Il y a une frange non négligeable au sein de la police nationale d'Haïti qui adhère aux discours et aux méthodes d’action des Fantom 509", assure Marie-Yolène Gilles.

"On se demande maintenant si la police nationale d'Haïti n’est pas traversée par un courant fasciste", s'inquiète-t-elle.

Lundi, un policier mobilisé pour empêcher de tels débordements a été tué par des collègues affiliés à Fantom 509, selon les premiers éléments de l'enquête de la mission locale de l'ONU.

Qualifiant Fantom 509 de "groupe terroriste", la direction générale de la PNH a depuis renvoyé plusieurs policiers présumés membres de ce mouvement insurrectionnel, et émis des avis de recherche contre eux.

Premier sur la liste, Jean Edler Lundi, coordonnateur du syndicat de la PNH, dénonce une persécution politique du pouvoir en place.

"On savait que de telles révocations pouvaient arriver depuis que l'on entre dans la bataille syndicale et cela prouve que nous ne sommes pas en démocratie", a réagi M. Lundi lors d'une entrevue téléphonique avec l'AFP.

Que la crise politique dans laquelle Haïti est enlisée depuis des mois ait gagné les rangs de la PNH préoccupe les observateurs de la société civile.

"Notre inquiétude est de voir la police imploser: il ne faudrait pas que la population commence à dire +A bas la PNH+", redoute Marie-Yolène Gilles.

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