La question des violences sexuelles au sein de l'Eglise "n'est pas résolue aujourd'hui" (membre de la Ciase)

Publié le à Paris (AFP)

La question des violences sexuelles "n'est pas résolue au sein de l'Eglise catholique aujourd'hui" en France, estime une chercheuse après la publication mardi du rapport de la commission Sauvé sur les abus sexuels (Ciase) dans l'institution.

Membre de la Ciase, responsable de l'enquête sociologique sur les violences et directrice de recherche à l'Inserm et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Nathalie Bajos revient pour l'AFP sur les racines du phénomène:

Question: pourquoi les violences sont-elles plus importantes dans l'Eglise que dans d'autres sphères (école, colonies, clubs de sport) ?

Réponse: quelle que soit la sphère, les agressions sont commises à plus de 95% par des hommes. Tous les milieux sociaux sont touchés.

Ce qui est spécifique à l'Eglise, c'est que les personnes agressées sont plus souvent des garçons, ont plus souvent été confrontées à d'autres abus, par d'autres personnes. Et que ces violences durent plus longtemps que dans d'autres sphères.

Deux types de facteurs éclairent cette spécificité. On les trouve d'abord dans les logiques institutionnelles propres à l'Eglise: la relation asymétrique entre l'adulte et l'enfant - cette relation de pouvoir - est renforcée dans l'Eglise par le caractère sacral de l'autorité du prêtre. Ce dernier a un pouvoir qui ne peut pas être remis en cause.

Cette autorité sacrale est redoublée par sa dimension symbolique, le fait qu'on appelle les prêtres "mon père". Et enfin cette autorité s'exerce sans contre-pouvoir. Ce qui explique sans doute que la violence se répète dans le temps de manière importante.

Autre dimension à prendre en compte: la domination masculine, renforcée au sein de l'Eglise. L'Eglise est une institution qui revendique, dans sa structure et dans sa culture, la domination masculine. Les femmes n'exercent pas de postes à responsabilité de manière équivalente à celle des hommes et n'ont pas le droit de célébrer les sacrements.

Tout ce qui concourt à légitimer la domination masculine ne peut que favoriser la survenue de violences sexuelles.

Q: quelle est l'évolution du phénomène ?

R: en nombre absolu, sur les 70 dernières années, on voit une baisse très importante du nombre de violences commises au sein de l'Eglise.

Mais cette baisse est relative car il faut tenir compte: 1/ de la baisse importante du nombre de prêtres depuis 1950; 2/ du nombre de moins en moins grand d'enfants fréquentant les activités en lien avec l'Eglise; 3/ de la disparition progressive des internats et petits séminaires.

Pour la période la plus récente, à partir des années 1990, les données montrent une phase de relative stabilité. La baisse ne s'est pas prolongée. Ce qui signifie que la question des violences sexuelles n'est pas résolue au sein de l'Eglise aujourd'hui. Les facteurs sociaux et institutionnels qui concourent à ce qu'il y ait plus d'agressions sexuelles dans l'Eglise catholique sont toujours présents.

Q: l'Eglise était peu au courant des affaires. Pourquoi ?

R: nous montrons dans notre enquête que très peu de personnes agressées (5%) ont parlé à l'Eglise. Donc celle-ci ne pouvait avoir connaissance de toutes les situations.

Pourquoi ? C'est difficile de remettre en cause l'image de prêtre. Beaucoup de personnes ont dit qu'elles avaient honte ou peur de ne pas être crues. C'est difficile aussi car la famille n'est pas toujours soutenante. Et quand l'Eglise est informée, l'écoute est loin d'être systématique même si elle est de plus en plus fréquente.

D'un autre côté, 50% des personnes agressées connaissaient d'autres victimes de leur prêtre agresseur. L'information circulait et les enfants savaient qu'il ne fallait pas aller voir tel prêtre.

Le recoupement des différentes recherches de la Ciase montre que l'Eglise n'a pas diligenté d'enquête approfondie pour les dossiers dont elle a eu connaissance afin d'essayer de repérer tous les enfants qui avaient pu être abusés par tel prêtre. Parce que l'institution ecclésiale s'abritait derrière la représentation de la +brebis galeuse égarée+".

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