"Les cris de dessous les décombres" du pont Morandi ont traumatisé Federico

Publié le à Gênes (Italie) (AFP)

"Ces cris de dessous les décombres, je les porterai avec moi pour toujours", raconte à l'AFP Federico Romeo, 27 ans, maire de la zone nord de Gênes, qui a mis plus de six mois pour surmonter le traumatisme de l'effondrement du pont Morandi.

"Je me souviens, il pleuvait très fort il y a un an, j'étais au siège de l'arrondissement et j'ai reçu ce coup de fil urgent m'annonçant l'écroulement du pont", relate celui qui fut l'un des premiers à arriver sur place.

Il a conservé l'"image d'une grande douleur". "Les personnes demandaient de l'aide et nous en haut étions impuissants", se remémore le jeune maire qui a travaillé six mois avec un psychiatre pour se remettre du choc.

"Cette journée-là a été très difficile, les suivantes l'ont été encore plus. Je n'oublierai jamais une petite fille qui faisait partie des déplacés", relate-t-il. "Quand je suis arrivé chez eux, elle était dans les bras de sa mère et elle demandait: +Maman, Maman, est-ce qu'on va mourir nous aussi?+ La maman la regarde, la caresse, on s'étreint tous et on pleure".

"Le pont Morandi", du nom de l'architecte qui l'a conçu dans les années 60, a symbolisé pour Gênes le boom économique italien en tant qu'artère essentielle pour acheminer les marchandises. "Ce pont n'était pas le pont de Gênes, c'était un pont de l'Italie, de l'Europe, un lien entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest", poursuit Federico.

Le démantèlement de ce qui reste de ce viaduc autoroutier a débuté en février après le retrait de milliers de tonnes de béton, d'acier et d'asphalte, suite à l'effondrement d'une portion d'environ 250 mètres.

Les deux dernières piles restantes ont été détruites à l'explosif le 28 juin et 4.500 tonnes de béton et d'acier se sont effondrées en six secondes dans un nuage de poussière.

- "La mort s'est acharnée" -

"Ce jour-là ça aurait dû être l'anniversaire de mon frère", Henry Diaz, un Colombien mort dans cette tragédie, raconte à l'AFP Emmanuel, parti vers la Colombie la veille du drame.

"Je n'étais pas encore arrivé à destination quand j'ai vu que le pont s'était écroulé, j'étais à Bogota, en train d'attendre une correspondance", se souvient le jeune homme de 28 ans qui a mis trois jours pour revenir à Gênes.

Il a reconnu la petite voiture jaune de son frère: "J'ai vu les images en direct, quand ils ont sorti sa voiture des décombres et c'est moi qui ait prévenu notre mère", se souvient Emmanuel.

Avec sa mère et Henry, son aîné de deux ans, il est arrivé petit en Italie, à la recherche d'une vie meilleure, après avoir quitté leur Colombie natale, alors "en proie à la guerre, aux violences".

"La mort s'est acharnée contre nous, notre père a été assassiné, un oncle aussi". Alors leur mère "a décidé de venir en Italie, pour nous donner la possibilité de vivre, une autre chance".

Depuis la perte de son frère, Emmanuel mène une bataille judiciaire en mémoire de celui qui était pour lui, "un papa, un maître de la vie".

"Toute cette année a été une lutte. La blessure ne s'est jamais refermée", dit Emmanuel qui poursuit en justice la société Autostrade per l'Italia (ASPI), propriété de la famille Benetton, qui gérait le pont.

"Cela ne m'aide pas à surmonter la douleur mais à lui donner un sens, ça m'aide à agir pour que justice soit faite, pour que la mort de mon frère ne soit pas inutile", assure le jeune Colombien.

Lui et sa famille ont aussi attaqué l'Etat italien. "La position de l'Etat à ce jour n'est pas claire, ils ont leurs responsabilités, ils ont tourné la tête de l'autre côté espérant que cette société aurait fait ce quelle devait faire (pour entretenir le pont, ndlr), mais cela n'a pas été le cas", dit-il.

Impossible, à ses yeux, d'"aller de l'avant en oubliant ce qui s'est passé". Faire la lumière est indispensable. Pour Emmanuel, "la blessure doit être nettoyée, guérie, avant d'être recousue. Ne pas le faire permettrait qu'une autre tragédie se produise à l'avenir".

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