Les Irakiens aux urnes sans grandes illusions

Publié le à Bagdad (AFP)

Les Irakiens votent dimanche lors de législatives anticipées présentées par le pouvoir comme une concession face à un soulèvement populaire. Mais entre la corruption endémique et la pléthore de factions armées, les électeurs ne s'attendent pas à de grands changements.

Le vote, qui se fait de manière électronique, a été marqué par des problèmes techniques, selon le bureau du Premier ministre Moustafa al-Kazimi et des journalistes de l'AFP sur place. Pannes de machines, empreintes digitales qui n'ont pu être reconnues et cartes électorales qui n'ont pas toujours fonctionné.

A Bagdad, dans les rues désertes, policiers et soldats sont déployés pour assurer la sécurité. Des dizaines d'observateurs dépêchés par l'ONU et l'Union européenne supervisent le processus.

A la mi-journée, l'affluence des électeurs est restée limitée, selon des correspondants de l'AFP sur place. Les experts pronostiquent une abstention record.

"Je ne voterai pas tant que les partis et les visages seront les mêmes", explique Abou Aziz, un retraité de Bagdad.

Initialement prévues en 2022, ces élections ont été avancées pour calmer la contestation de fin 2019, expression d'un immense ras-le-bol populaire fustigeant une corruption tentaculaire, des services publics défaillants et une économie en panne dans un pays riche en pétrole.

Réprimé dans le sang -au moins 600 morts et 30.000 blessés-, le mouvement s'est essoufflé après quelques mois. Des dizaines de militants ont été victimes d'enlèvements et d'assassinats, imputés aux factions armées fidèles à l'Iran, au rôle incontournable en Irak.

Dès l'ouverture des bureaux de vote --qui fermeront à 18H00 (15H00 GMT) sauf prolongation-- Moustafa al-Kazimi a déposé son bulletin à Bagdad.

"C'est une opportunité pour le changement. Votez, votez, votez", a-t-il lancé.

Dans la foulée, le turbulent mais influent clerc chiite Moqtada al-Sadr, dont la liste est considérée comme favorite, a voté dans son fief de la ville sainte chiite de Najaf, au sud de Bagdad.

- "Sans pression ni menace"-

Parmi les gardes d'un bureau de vote dans la province de Diyala, à l'est de Bagdad, un soldat a été tué et un autre blessé par un "tir accidentel" d'un de leurs camarades, selon un communiqué.

Les militants de la contestation boycottent largement le scrutin. Et les mêmes blocs traditionnels devraient préserver leur représentation dans un Parlement fragmenté, où l'absence d'une majorité claire oblige à négocier des alliances, selon des experts.

"Nous voulons le changement. Je suis diplômé en littérature arabe mais je nettoie les toilettes dans un restaurant", a indiqué à Bagdad Mohammed, 23 ans, qui n'a pas pu rentrer dans sa province d'origine de Wassit pour voter. "C'est humiliant".

Le scrutin se déroule sous haute sécurité, dans un pays où le groupe jihadiste Etat islamique reste actif. Les aéroports sont fermés jusqu'à lundi, les déplacements entre provinces sont proscrits et les restaurants et centres commerciaux fermés.

Comme quasiment toutes les formations politiques disposent chacune d'une faction armée, la crainte de violences et de fraudes est dans tous les esprits.

"Le jour du scrutin, les Irakiens doivent être en confiance pour voter comme ils le souhaitent, dans un environnement libéré de toute pression, intimidation et menace", a plaidé l'ONU.

- "Chaises musicales" -

Quelque 25 millions d'électeurs sont appelés aux urnes pour choisir parmi les plus de 3.200 candidats.

L'élection des 329 députés se fait selon une nouvelle loi électorale, qui instaure un scrutin uninominal et augmente le nombre de circonscriptions pour encourager, en théorie, indépendants et candidats de proximité.

Les résultats préliminaires sont attendus 24 heures après la fin du vote et les résultats définitifs dans une dizaine de jours.

En cas de victoire, le courant de Moqtada al-Sadr, ex-chef de milice à la rhétorique anti-américaine, devra encore composer avec les grands rivaux pro-Iran du Hachd al-Chaabi, entrés au Parlement pour la première fois en 2018, surfant sur la victoire contre l'EI.

Si la scène politique reste polarisée sur les mêmes dossiers sensibles -que ce soit la présence des troupes américaines ou l'influence du grand voisin iranien- les partis entameront de longues tractations pour s'accorder sur un nouveau Premier ministre, poste qui revient traditionnellement à un musulman chiite.

"L'élection donnera probablement naissance à un autre Parlement fragmenté. S'ensuivront des marchandages opaques pour former le prochain gouvernement", résument les chercheurs Bilal Wahab et Calvin Wilder dans une analyse publiée par le Washington Institute.

Difficile de voir dans ce scrutin "plus qu'un jeu de chaises musicales", ajoutent-ils. Et les demandes de la contestation "ont peu de chances d'être satisfaites".

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