Navalny: à Salisbury, douloureux souvenirs et sentiment d'injustice

Publié le à Salisbury (Royaume-Uni) (AFP)

Bien loin des turbulences de la politique russe, l'empoisonnement de l'opposant Alexeï Navalny a ravivé de douloureux souvenirs à Salisbury, ville pittoresque du sud de l'Angleterre, habituée malgré elle aux gros titres sur l'agent neurotoxique Novitchok.

L'annonce mercredi des docteurs allemands chargés de soigner M. Navalny, affirmant disposer de "preuve sans équivoque" de l'utilisation de Novitchok, a replongé cette ville de 40.000 habitants dans les longs mois de 2018 passés dans l'angoisse à suivre les travaux des équipes de décontamination dans ses rues.

En mars de cette année-là, l'agent innervant de conception soviétique avait déjà été responsable de l'empoisonnement de l'ex-agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, retrouvés inconscients sur un banc de Salisbury et hospitalisés dans un état grave.

S'ils ont survécu et vivent désormais cachés sous protection, cela n'a pas été le cas d'une autre habitante de la région, Dawn Sturgess, 44 ans, qui s'était aspergée quelques semaines plus tard de ce qu'elle pensait être un parfum ramassé par son compagnon, mais était en réalité un flacon de Novitchock. Elle est décédée.

Son petit ami Charlie Rowley, également exposé, avait passé près de trois semaines à l'hôpital. Il a confié souffrir de séquelles mentales et physiques très handicapantes, et s'est dit "dévasté" par la nouvelle venant d'Allemagne.

"Je pensais que c'était fini, mais ce n'est manifestement pas le cas", a déclaré à ITV News M. Rowley, qui a l'impression que "faire leurs petites affaires et s'en sortir" sans conséquence "donne une certaine force aux Russes".

"J'ai le sentiment que justice n'a pas été rendue", a-t-il poursuivi, espérant "que ce nouvel incident apportera de nouveaux éléments et que nous obtiendrons un peu de vérité".

- "Traumatisme" -

Le banc sur lequel Sergueï Skripal et sa fille avaient été retrouvés, dans le centre de Salisbury, a rapidement été enlevé par des policiers en tenue de protection. Et deux endroits où il s'étaient rendus le jour même (un restaurant italien de la chaine Zizzi et le pub Bishop's Mill) se sont retrouvés sous scellés pendant des semaines.

Il fallu près d'un an pour décontaminer la ville.

Aujourd'hui, une zone décolorée sur le trottoir marque encore l'emplacement du fameux banc, implanté dans une zone commerciale de nouveau fréquentée par les consommateurs. Les deux établissements visités par les Skripal viennent de rouvrir, après des mois de fermeture en raison de l'épidémie de nouveau coronavirus.

Mais "cela a été traumatisant à l'époque", juge Kelvin Inglis, vicaire de l'église Saint-Thomas, située dans le quartier, pour qui la résistance de Salisbury a été mise à rude épreuve au cours des deux dernières années.

"Nous avons eu deux vagues de traumatisme", une première "avec l'attaque initiale et (une autre) quatre mois plus tard, quand Dawn Sturgess est morte", estime-t-il. "Depuis, les gens se sont ressaisis et nous nous sommes attelés à la reconstruction".

"J'attends toujours avec impatience le jour où les coupables de l'attentat de Salisbury seront traduits en justice pour leur acte criminel", poursuit le révérend, tout comme ceux responsables de l'empoisonnement de M. Navalny, "un geste terrible".

- Colère contre Johnson -

Autre rescapé du drame, Nick Bailey, l'un des premiers policiers entrés dans la maison de M. Skripal après son empoisonnement, a failli mourir après avoir été exposé à l'agent chimique.

Lorsqu'il a vu mercredi le tweet du Premier ministre britannique Boris Johnson demandant à ce que les coupables de l'empoisonnement de M. Navalny soient "tenus pour responsables", son sang n'a fait qu'un tour. "J'ai tellement de choses à dire sur ce tweet", a-t-il commenté sur le réseau social.

Il a expliqué le lendemain regretter avoir écrit "un tweet aussi ambigu", alors que "l'émotion avait pris le dessus".

Sa femme Sarah n'a pas pris les même pincettes, pointant directement du doigt la responsabilité du gouvernement, longtemps accusé de fermer les yeux sur des flux douteux d'argent russe dans l'économie britannique et les caisses du Parti conservateur.

"Cela fait presque deux ans et demi depuis les événements de Salisbury et il n'y a pas eu de justice ni pour Dawn et sa famille, ni pour les Skripal, ni pour nous. Et maintenant, c'est encore arrivé", a-t-elle tweeté.

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