Patriotes ou imposteurs? Des étudiants hongkongais naviguent à vue

Publié le à Hong Kong (AFP)

L'adolescent hongkongais Sum le confesse: depuis quelques temps, il mène une double vie. A l'école, il se présente comme un élève docile, ravi de se conformer au nouveau programme scolaire "patriotique" imposé par Pékin, ravi aussi de se plier aux cérémonies de levée du drapeau désormais obligatoires.

Mais à la fin des cours, le jeune homme de 16 ans assiste régulièrement aux procès de ses amis - tous poursuivis pour avoir violé la loi sur la sécurité nationale - afin de leur montrer son soutien.

"Je peux faire semblant d'être un patriote loyal", confie-t-il à l'AFP à la sortie d'une audience. "Mais je veux aussi protéger mon coeur en nourrissant à la fois mon corps et mon esprit".

Sept amis de Sum, dont quatre mineurs, ont été accusés cette année "d'incitation à la subversion" après avoir été découverts en possession d'explosifs et de divers matériels bordés de slogans pro-démocratie.

Le groupe comprend une jeune fille de 15 ans, la plus jeune personne à être inculpée en vertu de cette loi imposée à Hong Kong par Pékin après les énormes et souvent violentes manifestations pro-démocratie de 2019.

- "Coeur chinois" -

Les jeunes y ont joué un rôle clé, à l'instar des précédents rassemblements en 2012 et 2014.

Sur les plus de 10.000 personnes arrêtées pendant les troubles de 2019, près de 40% étaient des étudiants. Plus de 1.100 étudiants ont depuis été poursuivis, et beaucoup d'entre eux purgent actuellement leur peine.

Pékin a qualifié le mouvement de "complot étranger" insidieux. Pour le régime chinois, c'est un manque d'éducation patriotique qui a radicalisé et induit en erreur ces Hongkongais.

Depuis, la Chine s'efforce de susciter la loyauté chez les 960.000 étudiants de la ville, dans le cadre d'une campagne plus large visant à aligner la région autrefois semi-autonome à l'image du continent autoritaire, et à éradiquer toute dissidence.

"Les étudiants à Hong Kong ne doivent pas se transformer en individus portant un visage chinois mais dépourvus d'un coeur chinois", a déclaré le haut fonctionnaire chinois Tan Tieniu plus tôt cette année.

Les autorités de Hong Kong ont ainsi mis en place de nouveaux programmes d'enseignement pour les élèves de 6 à 18 ans, mettant l'accent sur les quatre nouveaux crimes contre la sécurité nationale: subversion, sécession, terrorisme et collusion avec des forces étrangères.

Le contenu du module "Etudes libérales" - un cours visant à développer la capacité à raisonner sur des sujets contemporains, que les loyalistes au gouvernement accusent en partie d'être responsable des manifestations - est également en cours de réforme, les autorités l'ayant rebaptisé "Citoyenneté et Développement social".

- "M. Infraction" -

Les universités sont quant à elles sommées de préparer leurs propres cours sur la sécurité nationale.

Deux d'entre elles, l'Université baptiste et l'Université polytechnique de Hong Kong, ont fait de ces cours une condition d'obtention du diplôme.

Mary, 19 ans, est étudiante à l'Université baptiste de Hong Kong. Récemment, elle a assisté à un cours obligatoire de deux heures dispensé par un avocat. Au menu: une présentation de 260 pages remplie de jargon juridique.

Les étudiants ont été informés que toute absence de plus de 15 minutes serait considérée comme un manquement au cours.

Elle a ensuite dû passer un examen dans les 21 jours afin d'obtenir son diplôme, mais a échoué à plusieurs reprises. "Les questions étaient différentes chaque jour et on ne me disait jamais quelles erreurs j'avais faites quand j'échouais au quiz", a-t-elle relaté à l'AFP sous couvert d'anonymat.

L'une des questions de l'examen, que l'AFP a pu consulter, demande aux étudiants si un personnage fictif appelé "Mr. Breach" ("M. Infraction") avait commis une infraction à la loi sur la sécurité nationale en tenant une bannière affichant: "Mettons fin au règne du parti unique".

L'Université de Hong Kong (HKU), la plus ancienne de la ville, n'a pas encore introduit de cours sur la sécurité nationale, mais les étudiants interrogés par l'AFP dépeignent une nouvelle culture de la peur sur le campus.

"Je dirais que la rancoeur couve en nous, mais nous n'osons pas en parler", déclare Zack, étudiant en première année.

"Beaucoup, beaucoup de personnes ont été arrêtées. La purge est vraiment efficace", se désole-t-il, faisant référence aux dizaines de figures du mouvement pour la démocratie accusées de crimes contre la sécurité nationale.

Plusieurs universités, dont HKU, ont rompu les liens avec leurs syndicats étudiants, ouvertement pro-démocratiques.

Zack organisait régulièrement des réunions dans des écoles secondaires pendant les manifestations de 2019. Il s'est depuis éloigné de toute activité politique et a même arrêté de regarder les informations.

"Mon dernier espoir est que la prochaine génération puisse encore distinguer le mal du bien", dit-il.

"Mais honnêtement, je ne peux rien faire pour les aider. Tant que je vivrai à Hong Kong, je n'aurai pas d'enfants."

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