Serbie: sans l'ébranler encore, la rue défie le président Vucic

Publié le à Belgrade (AFP)

Jamais Aleksandar Vucic n'avait été ainsi défié: chaque samedi, des milliers d'opposants défilent à Belgrade "contre la dictature", unis par leur détestation de l'homme fort de Serbie, sans dessiner encore d'alternative politique.

Samedi, pour la sixième semaine consécutive, ils hueront un président jugé autocratique, réclameront Etat de droit et pluralisme médiatique, un point sur lequel l'Union européenne, que la Serbie veut rejoindre, a émis des critiques.

La colère est née de l'agression fin novembre d'un responsable de gauche, Borko Stefanovic.

L'opposition incrimine des nervis du pouvoir, ce que réfute Aleksandar Vucic, élu au premier tour en avril 2017 après avoir été Premier ministre, et dont le parti progressiste (SNS) est hégémonique à l'assemblée comme localement.

L'agression ne semblait pas vouée à enflammer une vie politique où, selon une organisatrice des manifestations, Jelena Anasonovic, la "violence physique et verbale" est "la norme".

Mais cette fois, "en voyant les réactions sur les réseaux sociaux, on a réalisé que le temps était venu de faire quelque chose dans la rue", raconte cette étudiante en Sciences politiques. Avec ses amis, elle était déjà au coeur d'une brève flambée de colère étudiante anti-Vucic en 2017.

Soutenu par l'Alliance pour la Serbie, coalition de dix partis de l'extrême droite à la gauche, le premier rassemblement le 8 décembre est un succès.

Des milliers marchent dans le calme derrière une banderole "Stop aux chemises ensanglantées", référence au vêtement rougi brandi par Borko Stefanovic après son agression.

- "Briser le blocus médiatique" -

Au-delà de la colère, la seule demande concrète concerne le départ des dirigeants de la chaîne publique nationale, la RTS. Fer de lance de la contestation, le comédien Branislav Trifunovic, 40 ans, demande "au moins 5 minutes d'antenne par jour" pour "briser le blocus médiatique".

Le premier défilé "en a pris beaucoup par surprise, y compris parmi les responsables" d'opposition, reconnaît auprès de l'AFP l'ex-maire centriste de Belgrade, Dragan Djilas.

Mais il n'inquiète guère Aleksandar Vucic, faucon ultranationaliste converti en conservateur libéral pro-européen: il prévient que même "cinq millions" de manifestants ne l'ébranleront pas.

Les opposants reçoivent un coup de pouce inattendu, en écho à leurs critiques sur la tutelle imposée aux médias. Filmée sur une place déserte, une journaliste d'une chaîne privée pro-gouvernementale explique que la manifestation a réuni "très peu de gens", qui auraient appelé "au lynchage, au viol, à la violence, au coup d'Etat".

Virale, la vidéo contribue à maintenir la mobilisation, malgré les fêtes, malgré la neige et le froid. "Merci Barbara" (ndlr: le prénom de la journaliste), ironise Twitter.

Mais les défilés ne valent pas blanc-seing pour l'opposition, comme le relève volontiers Aleksandar Vucic.

Pour le manifestant Milos Banjanin, un économiste de 27 ans, même si M. Vucic "n'est plus supportable", elle n'offre pas "une alternative viable".

"Lorsque l'opposition aura fait quoi que ce soit" pour combattre le pouvoir, "elle obtiendra le droit de parler. Pour l'instant elle peut marcher avec nous et se taire", résume M. Trifunovic.

De fait, les partis sont discrets dans les défilés.

Pourtant, prévient Jelena Anasonovic, "les manifestations citoyennes ne sont pas suffisantes".

- Pas de meilleur, pas de pire -

Dragan Djilas explique "travailler sur un plan" mais ne veut "pas le révéler aux médias avant de le mettre en oeuvre..."

Le conservateur Vuk Jeremic explique, lui, que l'important était d'atteindre "une masse critique" de manifestants, avant de réclamer un gouvernement de transition chargé d'organiser dans l'année des élections où chacun ira sous ses couleurs.

"A un moment donné, il va falloir articuler tout cela politiquement...", commente l'analyste politique indépendant Boban Stojanovic.

Sur quoi peuvent s'entendre le souverainiste d'extrême droite Bosko Obradovic, le conservateur Jeremic, le centriste Djilas, l'homme de gauche Stefanovic?

Sur le sujet majeur du moment, la volonté affichée par Aleksandar Vucic de trouver un accord avec le Kosovo, aucune proposition commune n'émerge.

Selon les médias locaux, le président pourrait profiter de la venue de Vladimir Poutine jeudi pour répliquer par une démonstration de force de ses partisans. Il a aussi laissé entendre qu'il pourrait convoquer des élections législatives anticipées dont il serait favori.

Dans une vidéo visionnée plus de 250.000 fois sur Youtube, un Serbe résume le sentiment de beaucoup: "Nous n'avons personne de meilleur (que Vucic), nous ne trouverons pas pire."

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