Le journal La Tribune de Genève dévoilait il y a quelques semaines que la justice suisse enquêtait sur une commission de 100 millions $ qui aurait été versée sur un compte suisse appartenant au roi Juan Carlos d’Espagne, s’agissant de l’argent versé par l’Arabie saoudite en 2008 en marge de la réalisation d’un train à grande vitesse vers La Mecque. De ce compte, 65 millions ont ensuite été versés à Corinna de Sayn-Witt-genstein-Sayn, longtemps amie de cœur du monarque espagnol. Le compte a été clôturé en 2012.

En juin dernier, c’est au tour de la Cour suprême espagnole d’ouvrir une enquête sur une éventuelle responsabilité pénale du roi pour une période allant de 2014 à nos jours, soit après son abdication puisqu’il était auparavant couvert par l’immunité royale. Il faudrait donc pouvoir établir qu’il a utilisé cet argent après 2014 et qu’il ne s’agissait pas de dons sans contrepartie. D’un point de vue légal, la ligne est délicate, sachant de plus que si on peut établir une fraude fiscale celle-ci est prescrite au bout de 5 ans.

À ce stade-ci, il n’y a donc qu’une enquête de vérification en cours, rien d’autre mais le chef du gouvernement Pedro Sanchez en coalition avec le parti d’extrême gauche Podemos, faisait monter la pression sur le roi Felipe pour que son père le roi Juan Carlos quitte la résidence royale de la Zarzuela au vu du contexte.

Lundi, c’est par un communiqué officiel rédigé comme une lettre d’un père à son fils que Juan Carlos Ier, 82 ans, indiquait : "Guidé par la conviction de rendre le meilleur service aux Espagnols, à leurs institutions, et à toi en tant que Roi, je t’informe de ma décision réfléchie de m’exiler, en cette période, en dehors de l’Espagne."

L’avocat de celui qui régna près de 40 ans sur l’Espagne, a précisé que son client se tiendrait à la disposition de la justice malgré cet exil auquel il a été poussé. On ignore à ce jour son lieu de résidence. Il avait passé sa dernière soirée sur le sol de sa patrie en Galice avant de franchir la frontière portugaise. Samedi, on évoquait sa présence à Abu Dhabi.

Clairement, au cours des dernières années de son règne, Juan Carlos d’Espagne a été mal entouré et surtout a été totalement aveuglé par son amie de cœur Corinna, lobbyiste réputée, qu’il avait installée dans un pavillon sur le domaine royal de La Zarzuela et pour qui il avait même un temps envisagé de divorcer de son épouse la reine Sophie.

L’opinion publique est déchirée suite à cet exil de l’ancien monarque. D’un côté ceux qui estiment qu’il s’est enfui comme un voleur et se soustrait à la justice, et de l’autre ceux qui sont consternés de voir l’homme désormais couvert de boue alors qu’il a tant fait pour son pays.

Les 40 meilleures années de l’Espagne correspondent en effet à celles du règne de Juan Carlos qui a mené le pays vers la démocratie, qui a su garder le cap lors d’un coup d’État militaire en 1981 et qui l’a conduit vers l’Union européenne.

La vie de Juan Carlos a toujours été faite de sacrifices pour sa patrie. Né en exil à Rome, il grandit au Portugal et à Lausanne avant que son père le comte de Barcelone (héritier du trône) ne décide que son fils ira étudier en Espagne, loin de sa famille, avec une poignée de jeunes garçons soigneusement sélectionnés (et qui sont restés ses fidèles amis) sous la surveillance du général Franco qui dirigera le pays jusqu’en 1975. La solitude, le sens du devoir et puis de 1962 (date de son installation à La Zarzuela) jusqu’en 1975 (mort de Franco) des années où il faut louvoyer avec stratégie pour favoriser à la mort du dictateur la restauration de la monarchie et ne pas se compromettre avec le régime.

À la mort de Franco, Juan Carlos devient roi, volant la politesse à son père, un autre drame intime et familial, toujours dans l’esprit de sacrifice pour le pays.

Juan Carlos, surnommé alors par les observateurs politiques "le Bref", a su imposer son style : proche, direct, simple, entretenant de très bonnes relations avec ses Premiers ministres dont le socialiste Felipe Gonzalez. N’ayons pas la mémoire courte, il a été très populaire et le roi le plus aimé. Les Espagnols se déclarant alors non pas monarchistes mais "juancarlistes".

Mais cela semble désormais si lointain. La vie privée du roi était un secret de polichinelle dans les sphères du pouvoir. Mais tout bascule en 2012 lorsqu’il se fracture le col du fémur lors d’un séjour de chasse à l’éléphant au Botswana avec Corinna. C’est le début de la fin. Il ne se remettra jamais de cette fracture, souffrant pendant des mois le martyr suite à une infection de la prothèse, nécessitant plusieurs opérations successives. Depuis, il se déplace très difficilement avec une canne.

Janvier 2014, lors de la lecture de son discours de vœux aux forces armées dans la salle du trône du Palais de Madrid, faiblement éclairée en cette matinée d’hiver, il se perd dans son texte et cause un moment de grande gêne. Il avait atterri le matin même de Londres où il avait passé les fêtes de fin d’année avec Corinna et n’avait dormi que quelques heures. C’est là qu’il prend la décision d’abdiquer en juin de la même année.

Ajouter à cela, toute la procédure judiciaire et le procès spectacle où son gendre Inaki Urdangarin (qui est en prison depuis 2 ans) et sa fille l’Infante Cristina ont comparu pour détournement de biens publics, qui a été une cassure familiale de plus.

En 2019, il a annoncé son retrait de la vie publique. Il s’adonnait depuis aux régates, aux haltes gastronomiques avec ses amis et sa fille Elena, voyageait souvent en République dominicaine chez son ami Pepe Fanjul, jusqu’à ce que des enregistrements audios de Corinna (avec qui il a coupé tous les liens) ouvrent la boîte de Pandore.

Le roi Felipe le priva aussitôt de sa rente annuelle. On pensait la disgrâce finale jusqu’à cet exil douloureux car décidé pour garantir l’avenir de la monarchie.

La vie de Juan Carlos I pourrait désormais se résumer : de l’exil à l’exil. L’exil où il est né, l’exil où il terminera probablement sa vie après avoir été, l’Histoire lui rendra un jour sa place, un monarque exemplaire et populaire.

À (re)lire, l’excellente biographie de Laurence Debray : "Juan Carlos d’Espagne", Laurence Debray, Perrin, 2019, 360 pages.