Sur un mur entier, des noms de films. Ils sont écrits à la main d’une écriture déliée et tout en couleurs. C’est gai, c’est frais mais les mots ne laissent pas de place au doute… “La ferme du plaisir”, “Erotic Inferno” ou encore “Gorges Profondes” sont des films pornographiques. Bienvenue dans l’univers des archives de l’ABC, le dernier cinéma bruxellois pour adultes fonctionnant à l’ancienne en projetant des films en 35 mm pour un public masculin dans son immense majorité.

Lancé par George Scott, un Americano-Polonais installé on ne sait comment à Bruxelles, ce cinéma X (qui fit des petits dans toute la Belgique au fil des années et donna lieu à une compagnie de distribution) dut composer avec la censure tout en attirant constamment le chaland. Son équipe le fit avec beaucoup de succès : dans ses archives, des affiches peintes avec talent ; dans les bobines des films érotiques puis pornographiques (dont les parties les plus hard doivent être coupées au montage) et en devanture des photos où du papier collant multicolore cache les parties intimes et les scènes choquantes… avec malice, ce qui attire totalement le regard là où il ne faudrait pas !

Plus tard, pour lutter contre le marché du magnétoscope dès les années quatre-vingt, l’ABC proposera nombre de spectacles érotiques et strip-tease entre ou pendant les films. Et même des retransmissions de championnats de foot avec spectacles X pour entrecouper les matchs !

Une iconographie artisanale et arty

Des affiches peintes par Ray, alias Raymond Raymond Elsevier, un artiste belge confirmé. © Nova

Cette exposition qui s’ouvre au MIMA a été montée grâce à l’équipe du cinéma Nova qui s’est plongée “corps et âme dans l’histoire de la pornographie en Belgique” ce qui représente tout de même 40 ans d’archives, 3 000 bobines de films, une dizaine de m³ d’affiches, photos, livres… Pour en livrer la représentation d’un monde disparu. Aujourd’hui, le porno se voit chez soi sur internet (27 % du streaming vidéo total), désincarné. Ici, on redécouvre l’esthétique artisanale et l’icono vintage des films X ‘70’s ou 80’s. Et c’est peut-être là que se jouent la fascination et la curiosité que l’on ressent à arpenter ces affiches d’une autre époque pourtant pas si lointaine ; à connaître l’histoire de ce patron de cinéma qui joua au chat et à la souris avec le censure toute sa vie et exploita sa salle jusqu’en 2013. 

On sourit au nom des films, ce qui n’empêchera pas de remarquer à quel point tout est envisagé sous un angle masculin, blanc et ultra-sexiste : femme soumise-homme tout puissant… Un patrimoine obscur que découvriront ou revivront les plus de 18 ans. Un grand moment : la visite de la reconstitution exacte de la salle de l’ABC, avec une surprise de taille imaginée par le collectif Gogolplex. Et un montage des scènes coupées savamment remontées pour ne plus apparaître dans leur crudité hard et pourtant non censurées !

> Expo Double Bill au Mima : The ABC of Porn Cinéma et “Drama”, the art of Laurent Durieux. Jusqu’au 9 janvier 2021. Rés. obligatoire sur www.mimamuseum.eu

Au balcon de l'ABC où les habitués avaient leur place... © Nova