Il y a eu l'intérêt démesuré pour faire des stocks de papier toilette, désormais, c'est l'apparence de la chevelure qui semble attirer toutes les attentions.

Hier au journal de 20h de TF1, le dernier sujet parlait de soins de beauté et de la façon la plus pratique d'entretenir ses cheveux. Sur Youtube et les réseaux sociaux, les coiffeurs postent de nombreuses vidéos pour aider leurs clientes à tenir bon encore quelques semaines en se faisant une colo soi-même ou un petit rafraîchissement de coupe (plus à risque). Entre amis, on s'envoient des photos pour voir qui aura les plus "moches" repousses" ou les plus vilaines coupes. Pour rire oui mais aussi pour être rassuré sur son apparence !

Le monde est en confinement, on est toujours aussi inquiets et à cette angoisse globale s'ajoutent des stress annexes, et les salons de coiffure fermés en font partie. Outre le fait qu'on ait perdu là un moment de chouchoutage qui fait du bien, on n'aime plus trop se regarder dans le miroir... alors même qu'on n'a jamais été si peu "vus" par les autres, finalement.

Nicolas Pinon, docteur en sciences psychologiques, chargé de cours à l'UC Louvain et HE Vinci nous explique qu'il y a trois notions centrales qui peuvent expliquer cet intérêt pour nos cheveux en ce moment : "l'identité, l'estime de soi, la volonté de ne pas perdre la face".

Les cheveux, en poussant, changent notre physionomie et font tomber les masques en montrant cheveux blancs et laisser-aller (contraint, il est vrai)...

Globalement, toutes ces notions ont trait à ce que l’on appelle le concept de soi. Cette sorte d'identité que nous nous créons, "résulte des évaluations que l’on se fait de soi dans divers secteurs et le physique en est un. Cette évaluation est sur un continuum qui va du négatif au positif avec un poids émotionnel qui lui est associé. Cette auto-évaluation se double d'une hétérodescription, c'est-à-dire d'une évaluation par l’autre, la façon dont il nous perçoit".

Etre bien dans sa tête passerait donc par être bien "sur" sa tête !

C'est fort probable car cela nous aiderait à forger notre estime de soi, qui est l’ensemble des jugements que l’on porte sur soi, sur notre valeur pour avoir une bonne opinion de nous-mêmes. Et qui comporte de l’être mais aussi du paraître. Les cheveux, qui caractérisent l'individu, y jouent un rôle.

Cette estime de soi se construit dès l’enfance, par les mots que nos proches vont employer pour parler de nous (positifs ou négatifs – "Tu es une belle petite fille" ; "Que tu es vilaine !", "Tu devrais manger moins"). Cette accumulation de remarques participe à construire notre identité, plus ou moins stable et plus ou moins dépendante de l’avis d’autrui.

Fragilisés, on ne se reconnaît plus vraiment nous-même...

Aujourd'hui tout le monde ou presque possède un "soi numérique". C'est une identité-écran qui peut être majorée par des filtres (Snapchat…) et qui montrent une image idéalisée de soi, où on gomme nos défauts et dont certains deviennent vraiment dépendants. Comme l’a très justement montré Elsa Godart, philosophe et psychanalyste, c’est une sorte de tyrannie des images.

Derrière tout cela il y a l’idée que nous sommes des êtres sociaux et que nous avons besoin des autres pour donner sens à notre vie, à nos actes, à notre identité. Certains sont plus sensibles que d’autres à cette validation sociale.

Vous nous parlez aussi de l'importance de "ne pas perdre la face".

Le sociologue E. Goffman disait que l’important, dans les rites d’interaction, c’est de ne pas « perdre la face », cela veut dire que l’on cherche la validation de l’image de soi que l’on cherche à montrer et si quelqu’un la rejette ou s’en moque, on cherchera, pour ne pas perdre la face, à tout faire pour restaurer sa bonne image dans les yeux de l’autre. Le souci est que, d’après G. Bronner, Internet favorise "l’hypermnésie du réseau", le fait que tout ce que l’on écrit ou montre de soi (dont nos tête hirsutes, Ndlr) risque de demeurer sur la toile et d’être utilisé "contre nous" éventuellement…

Pourquoi certains n’accordent-ils pas d’importance à cette image de soi (à leurs cheveux, leur aspect extérieur) ?

Probablement parce qu’ils ont bâti leur "narcissisme" sur d’autres bases (leur intelligence, leur richesse, leur humour…). Mais chacun cherche à ce que son estime de soi reste bonne pour éviter l’effondrement narcissique et donc des affects négatifs comme des pensées tristes.