Mike El-Mourad a fêté ses 40 ans deux jours après être sorti d'un trou noir où il a failli mourir plusieurs fois. Il est l'un des cas de covid les plus graves et les plus précoces qu'a connu la Belgique. Durant 24 jours de coma intubé en soins intensifs, il a perdu 24kg, descendant à 59 kilos pour 1,78m. Il a contracté le virus fin février, alors que le monde entier n'était pas encore conscient de ce qui allait advenir...

Le 6 mars, ce cardiologue et directeur de la Clinique de cardiologie interventionnelle de l'Hôpital Erasme examine un patient qui rentre de ses vacances de février en Italie avec une collègue. Celle-ci déclarera des symptômes légers et non dangereux, le docteur El-Mourad lui, athlétique, en bonne santé, jamais malade, va voir sa vie changée à jamais.

Une semaine après, "je suis pris de frissons dans ma voiture alors que je rentre chez moi. Chez moi je prends ma température, 39,5 de fièvre. Cela peut m'arriver quand je travaille de longues journées avec des gardes mais par précaution, je mets un masque arrivé à la maison". C'est sans doute ce qui sauvera sa femme et sa petite fille d'une contamination. A partir de là, la température du médecin ne va plus redescendre : 39, 40, 41°, les Dafalgan n'y font rien. A l'époque, la règle si on n'a pas de problèmes respiratoires, c'est de rester 14 jours chez soi. Mais au plus mal, Mike El-Mourad appelle une ambulance le 11 mars, leur faisant part qu'il suspecte un covid. Il voit des infirmiers de sa connaissance, en costume de protection "lunaire" venir vers lui.

Pris en charge, sa température monte encore ; il peut à peine bouger de fatigue mais respire correctement, appelant ses proches pour leur dire... "à bientôt, ça va aller, on ne s'inquiète pas". On lui donne immédiatement un traitement antibiotique et de la chloroquine. Cette dernière « n'a rien fait pour diminuer les symptômes et la progressions de la maladie ».

Droit vers l'enfer

S'il croit avoir traversé un cauchemar, le cardiologue se dirige en fait vers l'enfer. Le papa en forme qui court, qui fait du vélo, qui adore jouer avec sa petite Léa, qui vient d'acheter une maison avec son épouse ; le médecin qui donne avec passion 70h de chaque semaine à ses patients à l'hôpital, cet homme-là est cloué dans un lit, pouvant à peine bouger tant sa fatigue est terrassante.

Transféré à l'hôpital d'Ixelles, en 1h de temps sa situation empire brutalement : "Je ne peux soudain plus respirer : mes poumons sont atteints, tellement enflammés (à plus de 80% verra-t-il plus tard sur la radio ci-dessous, Ndlr) qu'il faut m'intuber après m’avoir donné de l'oxygène au niveau maximal. Couché, j’étouffe". On est le 15 mars, la Belgique est à l'aube de son premier confinement.

© MC Paquot

Ses collègues le rapatrient à Erasme. Il y restera 24 jours intubés avec deux épisodes très durs de réanimation. "24 jours de tunnel, je n'ai rien vu, pas de tunnel blanc, rien entendu, un trou noir total", raconte encore sonné le médecin. Lorsque enfin on le réveille du coma, il croit être « parti » deux ou trois jours. Sur son lit, intubé, nourri par sonde, il aura perdu 24 kg de muscles en trois semaines. Il ne peut plus lever ses bras, plus manger, plus boire, plus rien faire seul. "La kiné me dit que l'on va remuscler tout ça mais quand elle me demande si je sens mes pieds et que je ne ressens absolument rien, là je me dis que les problèmes commencent. En fait, j'ai eu toutes les séquelles possibles", résume platement le médecin. Ses nerfs ont été fort touchés et il a fait de nombreuses embolies qui expliquent son état. A l'époque, on ne donnait ni cortisone, ni héparine contre les embolies pulmonaires, "on ne savait rien".

Mais vaille que vaille, il y croit. On le "requinque" doucement en le nourrissant par une sonde naso-gastrique et puis par nutrition parentérale (par le système sanguin) pendant 1 mois. Ses collègues le soutiennent, le cardiologue réussit à remarcher avec des orthèses grâce à une rééducation poussée. Près de 8 mois après la fin de son coma, le docteur El-Mourad a repris ses consultations à mi-temps, il est crevé mais tant pis, c'est cela qu'il lui faut. Il continue à raison de 9h/semaine de kiné à faire des petits progrès. Certains de ses patients « ont pleuré en le revoyant revenir et [s]on agenda est déjà bien complet ».

Dans son bureau encore quelques confettis qui datent de son retour en consultation : collègues et infirmières lui avaient réservé un accueil avec leur coeur.

Inscrit comme volontaire dans une étude génétique franco-américaine sur le covid, on soupçonne qu'il fasse partie des 5% d'humains ayant une mutation génétique qui permet au virus de devenir surpuissant.

Attendons le vaccin !

Il a voulu témoigner en mémoire des autres médecins qui n'ont pas eu la chance de survivre comme lui mais surtout parce que Noël approche, qu'il sent que les gens en ont assez, qu'ils n'aspirent qu'à se retrouver mais "Il vaut mieux ne pas fêter une fois un Noël que fêter les prochains Noël en l'absence d'un être cher, décimé par le covid". On ne peut pas savoir qui sera atteint fortement.

Le docteur El-Mourad ne peut plus conduire, il met 45 minutes à prendre une douche assis, le sport n'est plus qu'un lointain souvenir, des douleurs chroniques apparaissent sans cesse, il ne sait pas s'il pourra récupérer la validité totale de son pied gauche mais il avance, volontaire.

© Bernard Demoulin

Et heureux d'être en vie, "je suis un miraculé", le docteur El-Mourad avoue n'avoir pas encore réussi à se projeter dans un grand projet d'après l'enfer. Trop de douleur, trop de fatigue au jour le jour... Il avance par étape et aujourd'hui, il faut le voir marcher d'un pas décidé et rapide "j'étais tellement frustré de ne pas avancer assez vite, alors j'ai mis les bouchées doubles". Et sourire, sourire, derrière et sans son masque.

Il a écrit une lettre de deux pages aux soignants qui l'ont sauvé : "Connaître quelqu'un de proche, le voir dans le coma et le soigner, rentrer dans son intimité physique, familiale.. c’est très dur, la difficulté vient des émotions que cela génère, je les ai mis à rude épreuve !".

Il sait qu'il va repartir vers la vie désormais, mais il n’oubliera jamais et surtout, il ne veut pas qu'on oublie, en cette période où tout le monde est à bout, que le covid attaque et tue. « Attendons le vaccin », qu'il conseille chaudement de faire.