Dans le cadre de ses recherches sur le rapport humain à la nourriture, la photographe Katherine Longly est partie un mois au Japon. Entre collégiennes extra-minces et avènement des filles rondes "Marshmallow", entre nourriture omniprésente et chasse aux tours de taille épais, le pays est une terre de contrastes et d'oppositions. Qu'elle nous raconte.


On avait cueilli Katherine Longly il y a quelques mois à la sortie d'un long projet autour des concours de gros mangeurs en Wallonie. Un travail photographique mais aussi carrément sociologique qui cherchait à comprendre le rapport particulier à l'alimentation d'êtres humains dans un contexte donné.

Une aventure initiée par la redécouverte de photos familiales où la petite fille qu'elle était apparaissait clairement en surpoids. "Le rapport au corps, au poids, à l'alimentation ne laisse personne indifférent, dès que je parlais de mon projet, cela amenait des discussions, des souvenirs concernant des problèmes quant à la nourriture », évoque Katherine Longly.

Loin d'être rassasiée par son travail précédent, l'artiste a voulu poursuivre dans cette voie et s'est mise à faire des recherches tous azimuts. "J'écrivais des mots clés autour de l'alimentation, des maladies et des troubles alimentaires et j'ai lu des tonnes d'articles, des études, des témoignages" qui l'amènent finalement au Japon, que l'on appelle le Pays de la minceur. "C'est le pays ayant le plus faible taux d'obésité de tous les pays industrialisés" : environ 5% de la population contre presque 30% aux Etats-Unis ou encore 15% en Belgique.

Moins de calories que les affamés d'après-guerre

Les recherches frénétiques reprennent : en fait, le taux d'obésité a nettement augmenté en trois décennies à tel point que le gouvernement a choisi d'impliquer les entreprises en les obligeant à contrôler le tour de taille de leurs employés chaque année ! La "loi" Metabo a beaucoup fait parler d'elle. Et notamment parce qu'elle impose des mesures par rapport aux risques cardio-vasculaires très drastiques : 90 cm de tour de taille pour les femmes, 85 pour les hommes.

Ces dernières années, un autre phénomène s'est installé : l'indice de masse corporelle est en baisse et les cas de troubles de l'alimentation sont de plus en plus nombreux. Récemment, une étude faisait état que le nombre moyen de calories absorbé par les femmes japonaises était à son taux le plus bas jamais calculé, inférieur même à celui des gens qui souffraient de la faim après la guerre au Japon...

Les femmes dodues font leur apparition

Après des mois de recherche, Katherine Longly décide d'aller sur place pour se rendre compte par elle-même de ce culte de la minceur, de la place des obèses dans une société où le lisse est la norme. Elle part en résidence d'artiste pour un mois. "Le Japonais est dans le contrôle tout le temps. Je me sentais totalement décalée, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine à faire des gestes brusques... Eux sont toujours tellement délicats, coiffés parfaitement, très attentionnés et souriants mais jamais dans l'émotion. Il n'y a pas de place pour l'impromptu, l'improvisation. On ne peut pas se lâcher comme on le veut." Le poids de la norme et de la collectivité est très fort là-bas. Et parfois, il faut pouvoir évacuer la pression d'une manière ou d'une autre.

Sur son chemin, Katherine va rencontrer des «dodues » (pocchari) assumées, des mannequins plus size, des sociologues, des collégiennes comme des brindilles en uniforme et tester tout ce qui pousse l'individu vers l'auto-contrôle de son poids. Et s'aperçoit rapidement à quel point la pression sur le corps féminin japonais est forte. 


Les photomatons « minceur »

© Katherine Longly

Dans les salles d'arcades, les photomatons d'un genre spécial sont légion. Ils lissent les cheveux, éclaircissent et lissent la peau, agrandissent les yeux, amincissent les jambes, les bras, les visages et maquillent pour 4 euros environ ! Mais pour cela, il faut prendre la pose indiquée par l'écran. Le culte de la beauté manga et de la minceur. Regardez les jambes de Katherine qui a fait exprès de ne pas prendre la pose demandée...


Le test Tanita

Tanita est une marque de pèse-personnes qui a lancé une machine avec impédancemètre mesurant la masse graisseuse de toutes les parties de votre corps. On peutse "faire tester" gratuitement. Katherine Longly s'y est prêtée par deux fois avec un résultat jugé normal. Par contre, en allant chez Rizap, une chaîne de fitness à la publicité très agressive et très anti-gras, son rapport était... mauvais !


L'extrême minceur avant tout

© Katherine Longly

Quelle violence et quelle précision dans la représentation de la fille parfaite! Dénichée dans un magazine pour les enfants de 12 à 14 ans, cette page indique toutes les mesures qu'il "faut" avoir pour être dans le moule : 135 cm et 34 kg...

Les boîtes à bento de plus en plus populaires sont celles qui affichent un nombre. 400 par exemple : c'est le nombre de calories maximal que peut contenir une boîte de par sa petite taille.


Le kawaii, tendance lourde

La tendance kawaii c'est le culte de la femme enfant, petite chose fragile à protéger. Innocente, naïve, mince à l'extrême, en uniforme de collégienne, sortie de la culture manga et Hello Kitty, la jeune fille aux codes kawaii est extrêmement répandue à Tokyo... C'est l'image qui anéantit les courbes et fait très mal au corps féminin.

"Je suis allée à un festival de musique pop. Sur scènes des jeunes filles très très minces et longilignes et dans le public, une immense majorité d'hommes de 40 ou 50 ans...", témoigne la photographe.


Les pocchari

© Universalgirl

Dans un pays qui peut juger la différence comme un manque de savoir-vivre, les pocchari font pourtant leur chemin. Pocchari renvoie à quelque chose de rond, dodu, doux, potelé. J'ai rencontré un groupe de pop rassemblant des pocchari. Elles ont de plus en plus de succès et chantent le plaisir de manger, d'être enveloppé, ... Katherine Longly a découvert un "maid café" ( Ces salons de thé très nombreux où les clients payent pour des services en extra accomplis par une serveuse qu'ils auront choisie comme dessiner un smiley sur leur oeuf au plat par exemple, ...) qui n'employait que des pocchari, des jeunes femmes rondes dont les couleurs des tenues varient selon leur poids ! Grand succès pour un lieu où l'on peut lâcher prise par rapport à la norme en quelque sorte.

"Pocchari" sortant tout juste d'une connotation plutôt négative, on voit aussi apparaître le terme de fille Marshmallow, "joshi du mashumaro" qui renvoie à l'image d'une femme ronde, douce, lisse, blanche et poudrée comme les célèbres guimauves. 


La nourriture est encensée, elle est partout, elle est "adorée"

© Katherine Longly

On trouve des portes-clés par milliers en forme de sushi, d'omelette, de pattes de crabes, d'oeufs, de toasts, de croissants... Certains sont très chers, d'autres coûtent quelques yens dans des distributeurs.

Les Kombini, ce sont des mini-supermarchés. Ils ont envahi la mégalopole. Il y en a partout, ouvert tout le temps. La nourriture est à portée de main, où que l'on soit. "J'ai rencontré une jeune femme qui souffrait de troubles alimentaires. Elle habitait au-dessus d'un Kombini, ce qui produisait une pression ingérable pour elle."

"J'ai même appris qu'il y a un parc d'attraction consacré à la nourriture. Dans des rues typiques du vieux Tokyo reconstituées, on y trouve que des boutiques proposant des aliments", se souvient Katherine Longly.