À déambuler dans les salles du cloître et les travées de l’église abbatiale du monastère de Maulbronn, on imagine la centaine de moines cisterciens glisser dans le silence, on perçoit presque leurs pas et les froissements de leur tunique blanche, le murmure des prières, les chants et la lecture des chapitres de la Bible durant les repas. Dans le cloître, on n’entend plus aujourd’hui que le chant des oiseaux et l’eau jaillir de sa fontaine.

© D.R.

Il a beau avoir été bâti au XIIe siècle, dans ce qui est aujourd’hui le Land du Bade-Wurtemberg, en Allemagne, le site est considéré comme l’ensemble monastique médiéval le mieux préservé au nord des Alpes – son inscription au patrimoine mondial de l’humanité n’est certainement pas usurpée. Le roman y côtoie le gothique tardif, reflet des changements d’époques. Les pierres gardent en mémoire les règles de vie des cisterciens, dont les moines et les convers, qui exécutaient les tâches artisanales et agricoles, évoluaient dans des espaces distincts. Le paysage culturel, la tonnellerie, les greniers, les dépendances ou encore le château de chasse témoignent de l’idéal d’autosuffisance de l’ordre cistercien.

La fontaine du monastère de Maulbronn. © S.Vt.

“Ces édifices majestueux, aussi splendides de l’intérieur que de l’extérieur, se sont fondus au fil des siècles dans leur environnement, paysage verdoyant à la calme beauté”, écrivait Hermann Hesse. Le romancier était bien placé pour le savoir, il était élève du séminaire protestant de Maulbronn, fondé au XVIe siècle, tout comme – avant lui – l’astronome Johannes Kepler et le poète Friedrich Hölderlin. Pour apprécier cet environnement et mesurer l’étendue du monastère, rien ne vaut une balade dans les coteaux qui le surplombent. Le vignoble de Maulbronn Closterweinberg est à nouveau cultivé aujourd’hui.

© D.R.

De jeunes vignerons

Les vignes de Rosswag. © S.Vt.

Le pays de Bade, où l’on aime profiter de la vie et passer du temps avec des amis autour d’un verre, nous dit-on, est traversé de nombreuses routes des vins. “Les Allemands travaillent beaucoup, cela fait partie de leur ADN”, lance un habitant de la région, “mais nous, on se situe près de la France, quand on a l’opportunité de célébrer quelque chose, on aime boire et manger !”

La place du marché de Bretten. © S.Vt.

Quoi qu’il en soit, le renouveau des vins allemands est réel dans le Bade-Wurtemberg, avec une nouvelle génération qui fait bouger les lignes. Andreas et Markus Klumpp, à Bruchsal, en font partie. Leurs parents, des passionnés, se sont lancés dans l’aventure vinicole dans les années 80. Eux ont pris leur suite, l’un dans les vignes, l’autre dans la cave. Leurs vins, biologiques, ils les font goûter sur une magnifique table en bois dans une salle de dégustation moderne et classe, ou en terrasse avec vue sur la plaine du Rhin. La composition des sols, géologiquement variée sur leurs terres, leur permet de cultiver plusieurs cépages avec bonheur, 30 % de rouges et 70 % de blancs, dont un Auxerrois exotiquement fruité et un Muschelkalk Chardonnay plus sec et minéral.

Plus confidentiel, hors de sentiers touristiques, le vignoble Roterfaden se déploie sur les pentes abruptes du spectaculaire amphithéâtre végétal de Rosswag surplombant le village et les boucles de l’Enz. La grande majorité de ces vieilles vignes en terrasses sont travaillées par des amateurs. Mais Olympia Samara et Hannes Hoffmann, la trentaine, ont décidé après avoir couru le monde d’en faire leur métier, ici, sur les terres familiales du jeune homme. Ils n’ont pas de salle de dégustation mais accueillent volontiers dans leur cave. Olympia parle avec cœur de la vie saine et simple à laquelle elle aspire, elle partage le choix, tout naturel à ses yeux, que le couple a fait de produire selon les principes de la biodynamie – du rouge principalement. Leur Lemberger colle bien à cette terre de calcaire coquillier chauffée par un climat sec et ensoleillé.

© D.R.

Hirsau, le "Cluny allemand"

C’est un tout autre paysage, densément boisé, qui apparaît lorsqu’on reprend la route vers le monastère de Hirsau : un captivant paysage de style roman et gothique avec la Forêt-Noire en toile de fond. Si l’ambiance ici n’a plus rien à voir avec Maulbronn, elle n’en témoigne pas moins d’une passionnante page d’histoire religieuse européenne : Hirsau est considéré comme le “Cluny allemand”. Ce ne sont pas les cisterciens, mais les bénédictins qui régnèrent sur les lieux. L’abbé Wilhelm de Hirsau avait envoyé deux moines à Cluny pour en ramener les plans et la constitution, avant de les adapter aux lieux. De nombreuses abbayes des régions de langue allemande adhérèrent au XIe siècle et plus tard encore à la réforme de Hirsau. Les ruines de l’abbaye, qui deviendra une école monastique protestante et se verra adjoindre un pavillon de chasse Renaissance à la fin du XVIe siècle par les ducs du Wurtemberg, témoignent de sa grandeur passée, de cette époque où Hirsau rayonnait spirituellement et économiquement sur la région.

Mais elles n’oblitèrent pas pour autant les richesses du présent, les villages viticoles pittoresques, les ravissantes petites villes, les châteaux, les vestiges abbatiaux et plusieurs réserves naturelles qui appellent à la randonnée et aux bains de forêt.

3 bonnes raisons d’aller dans le Bade-Wurtemberg

Karlsruhe

De Karlsruhe, on connaît la fameuse Cour constitutionnelle allemande et son bâtiment moderne dont les larges baies vitrées témoignent d’une volonté de transparence de la justice. Mais si la ville, particulièrement verte et ouverte, agréable et accueillante pour les cyclistes (saviez-vous que le vélocipède avait été inventé ici par Karl Drais ?), vaut le détour, c’est pour son ambiance décontractée et son château inspiré de celui de Versailles. L’histoire raconte qu’elle a été fondée en 1715 par Charles-Guillaume, margrave du Bade-Durlach, qui l’a rêvée alors qu’il était assoupi en forêt. Karlsruhe ne signifie pas le “repos de Charles” pour rien. Du palais qu’il a alors fait construire au milieu de nulle part, les rues et allées se sont étirées selon un plan en éventail, qu’on peut observer du haut de la tour et qui a inspiré Thomas Jefferson pour imaginer Washington. On peut aussi tout simplement s’installer sur les pelouses, face au château, et profiter d’un savoureux pique-nique de produits de la région livré par l’Office du tourisme. D’autant que la ville est en plus l’une des plus chaudes et ensoleillées du pays.

Le château de Bruchsal

Pénétrer dans le château coloré de Bruchsal, c’est remonter le temps et se plonger dans la vie des Princes-Evêques de Spire, Damien Hugo von Schönborn et Franz Christoph von Hutten, au XVIIIe siècle. On y croise même Mozart, alors petit prodige de 7 ans venu y jouer avec son père. Et Napoléon, qui avait entrepris de marier sa fille adoptive Stéphanie de Beauharnais avec le fils de la margrave Amélie de Hesse-Darmstadt, dernière résidente princière du château. Cet édifice baroque, avec ses salles rococo tout en finesse et ses précieuses tapisseries de Bruxelles, a beau avoir été détruit par un bombardement américain, il a été admirablement restauré. De la grotte ténébreuse peinte au rez-de-chaussée du corps de logis, on gravit les marches d’un ingénieux escalier – une œuvre imaginée par Balthasar Neumann – pour arriver vers les hauteurs du ciel : une peinture lumineuse décrivant l’histoire des princes évêques sur le plafond.

Bretten

Sa tour Simmel est plus penchée que celle de Pise, nous assure notre guide, mais elle est moins haute et surtout beaucoup moins connue ! Non loin du monastère de Maulbronn, elle fait partie des fortifications protégeant la charmante petite ville de Bretten. Une agréable halte, qui permet de découvrir une Collégiale au clocher atypique ou la place du Marché avec ses maisons à colombages, son ancien hôtel de ville et la maison néogothique de Melanchton. On le découvre assez rapidement, Bretten a vu naître l’humaniste protestant, qui fut disciple et ami de Luther avec lequel il travailla sur la traduction de la Bible en allemand. La bourgade, fondée il y a plus de 1 250 ans, chérit son passé. Ses habitants se vêtissent de costumes moyenâgeux et retournent à la période médiévale le temps d’un long week-end à l’occasion de la fête de Pierre et Paul.

Comment venir

En voiture : relier Bruxelles à Karlsruhe, point de départ d’un tour dans la région, prend 5h30 environ. L’avantage est de disposer d’une voiture sur place pour rejoindre les monastères et vignobles.

En train : on peut également se rendre à Karlsruhe par voie ferrée, en 4h30 environ. Dans la ville, on peut circuler facilement à pied, à vélo ou en tram. Pour sillonner la campagne, en revanche, il faudra louer une voiture depuis la gare.

Se renseigner

L’office du tourisme de Karlsruhe a développé un accueil interactif performant, en plus d’un accueil traditionnel souriant. Il se situe Kaiserstraße 72-74, non loin du château.

Le site des châteaux et jardins du Bade-Wurtemberg fournit, en français, un beau tableau des découvertes à faire dans la région, comme les monastères de Maulbronn (www.kloster-maulbronn.de/fr) et de Hirsau (https://www.klosterhirsau.de/fr).