Dans une autobiographie à paraître le 2 novembre, Bébel se souvient.

"Un peu maigre". C’est ce que Belmondo pensait de lui - ou plutôt de sa vie - quand, en 1960, après la déferlante d’À bout de souffle, on lui a proposé pour la première fois d’écrire ses Mémoires. Et pour cause : le nouveau chouchou du cinéma français n’avait alors que quelques films à son actif (dont un Chabrol, À double tour).

Pendant 56 ans, donc, avec une constance qui l’honore, il dira non à tout, laissant ceux qui le souhaitent raconter ce qu’ils croient savoir de sa vie dans des biographies.

Mais aujourd’hui, à 83 ans (qu’il a fêtés le 9 avril) et même s’il s’est plutôt bien remis de son accident vasculaire cérébral - survenu alors qu’il séjournait chez Guy Bedos, en Corse, durant l’été 2001 -, Bébel a jugé qu’il était temps de parler. De remonter le fil du temps, de dire d’où il vient, pour que l’on comprenne qui il est.

"Maman, je veux être clown", serinait-il à sa mère quand il était enfant. "T u l’es déjà", lui rétorquait-elle. Car la comédie, le jeune Jean-Paul Belmondo l’avait dans le sang. Trop, manifestement, au goût du très sérieux Conservatoire, dont il rate le concours. Mais après tout qu’importe, puisque ses camarades de promotion le portent en triomphe, laissant augurer du meilleur pour celui dont, eux, savent qu’il a tout d’un grand. N’avait-il pas, d’ailleurs, gagné à 13 ans le concours du meilleur bonimenteur à Piriac-sur-Mer, où il passait ses vacances en famille ? Le thème "Les bienfaits du slip", l’avaient particulièrement inspiré…

Au fil des pages de Mille vies valent mieux qu’une, Belmondo évoque aussi les mille et une facéties et l’intarissable joie de vivre de cette France insouciante - enfin, à nouveau - des années 50. Avec ses copains Marielle ou Bedos, Paris est leur scène, leur cour de récréation. Tout est bon pour faire se poiler les potes. L’une de leurs blagues préférées ? Faire passer Bébel pour un jeune aveugle, l’autorisant, du coup, à tous les délires. Comme dans ce restaurant huppé où il déboule, tandis que Marielle accuse le portier de discrimination. "Je fais un carnage, renverse toutes les tables et provoque un feu d’artifice de choucroute qui atterrit dans les mèches permanentées et laquées des vieilles rombières et sur leurs écharpes en renard", écrit-il.

Quand il parle de lui à cet âge-là, dans une interview qu’il a accordée à notre confrère François-Guillaume Lorrain, du Point, Belmondo dit "J’étais un tourbillon, indiscipliné." Il l’est resté, comme en témoignent les anecdotes de tournage qu’il ne se prive pas de dérouler. Ses colères contre Jean-Pierre Melville, hautain, sur L’aîné des Ferchaux, en 1963 ("Sans tes lunettes et ton sombrero, tu as l’air de quoi, maintenant ? D’un gros crapaud"), sa facilité à jouer, sans avoir à en passer par de longues heures de concentration : tout y est.

Son seul regret , au fond, est peut-être de n’avoir jamais vraiment pu s’autoriser à changer de registre. En témoigne la froideur avec laquelle a été accueilli La sirène du Mississippi. "On ne m’aimait pas sérieux. Il n’était pas question que j’aie l’air grave. On m’exigeait joyeux et bondissant, heureux et vivant".

Ce qu’il était, au fond. Et ce qu’il est resté, prenant grand soin de communiquer ça à ses enfants, Patricia, Florence et Paul. "Je voulais qu’ils aient une enfance aussi souriante que la mienne; je voulais être un père aussi indulgent et tendre que mon père l’avait été", écrit-il joliment.


Une amitié jamais tarie

On les a opposés, comme les Beatles et les Stones. Pourtant, ils s’adorent…

Impensable, dans une autobiographie de Belmondo, de ne pas lire quelques pages sur Delon. Toute leur vie, on les a opposés, comme les Beatles et les Rolling Stones. Et pourtant, ces deux-là s’apprécient. Quand Bébel sera terrassé par son AVC, Delon dira même, admiratif, qu’il n’aurait jamais eu un tel courage…

Belmondo, lui, raconte leur première rencontre : "Lorsque je me rends à la production pour signer mon contrat, quelqu’un attend néanmoins déjà et passera donc avant moi. J’ai alors cette désagréable sensation, qu’on nomme impatience, d’être dans la salle d’attente, en hiver, d’un médecin généraliste réputé. J’exagère, bien sûr, mais je n’ai pas de temps à perdre avec des papiers et suis déçu de savoir que je serai là un bout de temps alors que j’ai plutôt prévu la rapidité du paraphe. L’homme, vraisemblablement débutant comme moi et qui se trouve là avant mon arrivée, ne montre quant à lui aucun signe d’agacement : pas de pied ou de jambe en métronome, pas de soupirs, de mâchoires serrées ou d’yeux furibonds. […] J’enquiers, d’un ton qui trahit mon projet de m’en aller immédiatement, de la longueur de mon calvaire en l’interrogeant sur le sien. "Il y a longtemps que tu es là ?" Il me jette un regard bleu acier et me dit "Calme-toi, ils sont là". En effet, je vois les deux grandes portes du bureau s’ouvrir et j’entends qu’on l’appelle "Alain Delon, vous pouvez entrer" . Il se lève, alors, et disparaît. Pas pour longtemps, cependant, car je retombe sur lui quelques jours plus tard dans mon quartier de prédilection. Entre nous commence une amitié qui ne s’est jamais tarie. On nous opposera tout au long de nos vies, cherchant à créer une adversité dont la légende pourrait se nourrir. En fait, nous sommes proches en dépit d’une divergence évidente d’origines sociales. Son enfance a été aussi triste, pauvre et solitaire, que la mienne a été joyeuse, bourgeoise et pleine d’amour."


"Delon peut être très chaleureux"

Patrice Leconte dévoile une star plus intime dans l’Encyclopédie Alain Delon

Patrice Leconte n’a dirigé qu’une fois Alain Delon. C’était en 1997, pour Une chance sur deux. "Un excellent souvenir", lâche le cinéaste qui fêtera ses 69 ans le 11 novembre. "Alain Delon, qui peut facilement prendre le pouvoir quand un réalisateur ne lui convient pas, aimait ma façon de travailler. Elle lui rappelait René Clément, m’a-t-il dit. Il a fait tout ce que je lui demandais sans le moindre problème."

Depuis, comme "Alain est très fidèle en amitié", ils ne se sont plus jamais perdus de vue. Ce qui a donné l’envie à Patrice Leconte de dévoiler la personnalité de la star en commentant les plus belles photos de son parcours dans L’encyclopédie Alain Delon. "Je l’admire énormément et je crois le connaître assez bien. Je ne voulais pas faire l’encensoir -cela n’a aucun intérêt - mais évoquer une personnalité aussi complexe qu’attachante. Il n’est pas monochrome. Il a autant de doutes que de certitudes. Il est en permanence en bagarre contre lui-même. Il peut sourire sincèrement et, dans la seconde, se retrouver en pétarade avant de faire le geste pour tout apaiser. Je l’aime beaucoup, mais sa fréquentation n’est pas confortable. Mais il ne serait peut-être pas aussi intéressant s’il était serein."

Pas l’ombre d’une critique dans la voix de Patrice Leconte. Plutôt de la tendresse. "Il s’est forgé une image qui le dépasse, dont il sait jouer. Mais en même temps, il est très franc du collier. Sans faire de la psychnalyse à la petite semaine, il n’est pas facile à comprendre pour le public parce qu’il ne se comprend pas toujours lui-même. Il y a un mystère Delon qu’il ne maîtrise pas totalement. Mais chez lui, tout est sincère. Même quand il est une chose puis son contraire la seconde suivante. Et c’est peut-être ça qui le rend terrorisant dans l’esprit des gens, qui préfèrent passer un dîner avec Belmondo qu’avec lui. Il est assez terrorisant, mais il n’y est pour rien. D’ailleurs, il en souffre."

Tout comme il n’apprécie guère d’être systématiquement opposé à Jean-Paul Belmondo. "Pour les avoir dirigés tous les deux dans Une chance sur deux, je peux vous dire qu’on a écrit énormément d’inepties à leur sujet. Ils avaient très envie de jouer ensemble et se sont énormément amusés d’eux-mêmes, alors qu’ils sont les derniers mythes du cinéma français."

S’il a souvent dû se pincer pour vérifier qu’il ne rêvait pas, Patrice Leconte garde aussi le souvenir de deux superstars très paternalistes. "Dans le film, ils pensent tous les deux être le père de Vanessa Paradis. Et cela se prolongeait sur le tournage. Ils faisaient un concours pour prouver à Vanessa que c’était eux le père et non pas l’autre ! Ils déployaient des trésors de bienveillance, de générosité, de paternalisme vis-à-vis de Vanessa, comme pour dire : ‘C’est moi le meilleur père’. Ce n’était pas ridicule mais très touchant. Tout comme Belmondo, Delon peut être très chaleureux. "


--> Jean-Paul Belmondo, Mille vies valent mieux qu’une, Fayard et Belmondo par Belmondo, Fayard
--> L’encyclopédie Alain Delon, par Patrice Leconte et Guillaume Evin, Hugo Image.