Pull à col roulé et jean foncés, baskets blanches aux pieds, c’est en tenue décontractée que Eddy Mitchell nous reçoit à Paris. L’heure est au tour de vis sanitaire en raison de la recrudescence des contaminations par le Covid-19. Qu’importe, il est content de pouvoir donner ses interviews en face-à-face. Pour parler de ce qui lui tient à cœur : Country Rock.

Un 39e album bien balancé pour lequel il a fait venir ses musiciens américains en France.

"Ça n’a pas été facile en raison de la pandémie mais j’y suis parvenu."

Sont au rendez-vous Charlie McCoy et son harmonica, les claviers de Bill Payne et de Jean-Yves D’Angelo, etc. Avec ce disque, Eddy Mitchell évoque sans pour autant le ménager son ami Johnny (lire ci-contre), un sujet aussi sensible que la violence faite aux femmes et aux enfants et les États-Unis.À 79 ans, le Schmoll connaît la chanson mieux que quiconque en matière de promo. Il se montre généreux en anecdotes toujours aussi savoureuses, dites avec un sourire espiègle et l’œil malicieux. Et il y a de quoi parler. Car, outre son nouvel album, il a aussi trois films sur le feu et la seconde partie de son intégrale, celle couvrant les années 1980 à aujourd’hui, disponible depuis peu.

Vous n’arrêtez jamais ?

"Pour quelqu’un qui n’aime pas travailler, c’est vrai. Mais je vais me reposer après la promo. (rire) Les tournées, c’est terminé. Il faut avoir la santé et se préparer aux salades gourmandes à une heure du matin, ce qui n’est pas terrible. Et puis, je ne me trimbale pas en unplugged. Moi, en tournée, ce sont 18 musiciens et toute une équipe. Pour amortir ça, il faut compter au minimum 15 à 20 dates. Et si on veut gagner sa vie, il faut en faire au moins 60. Donc…"

Vous parlez de rap dans "Né dans le ghetto". Peu de gens vous attendaient sur ce terrain…

"Moi non plus (rire). Peu importe que j’aime ou que je n’aime pas le rap, quand j’entends ce que l’on dit sur les gens qui en font, cela me rappelle les années 50-60 lorsqu’on faisait du rock’n’roll ou qu’on aimait ça. On était considérés comme des analphabètes, des illettrés, des connards. Le rap, c’est un truc de jeunes. Pourquoi les critiquer, ils ont souvent raison."

Comment avez-vous vécu ce manque de considération à l’époque ?

"On nous considérait comme des débiles mais, avouons-le, nous nous comportions aussi comme des voyous. À l’époque, il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision et moi, je ne pesais qu’un pour cent des ventes de disques. Quand il fallait faire la promo, je disais oui pour la télé et au dernier moment, je disais que je n’allais pas la faire ou qu’il fallait me payer pour. Rock’n’roll. (rire)"

Quand est-ce que la perception du rock’n’roll a changé ?

"Je ne dirais pas quand il s’est civilisé mais quand il a été mieux produit et qu’il est rentré dans les mœurs. Même Tino Rossi a chanté "Le chant des guitares". Et Georges Guétary a chanté "Viens danser le twist".

Vous avez toujours été du genre à fureter dans les genres musicaux : le rock’n’roll, le boogie, etc.

"Et le jazz ! "Stardust" (de Hoagy Carmichael, devenue "Ma star de mes nuits" sur le disque de Eddy Mitchell, NdlR), c’est un morceau qui me poursuit depuis que je suis gosse. Cette reprise me trotte dans la tête depuis 20 ans mais je ne trouvais pas le texte. Je l’ai mise de côté et puis d’un seul coup, c’est sorti et je l’ai enregistrée."

Idem pour cette reprise de "You Can Never Tell" de Chuck Berry devenue "C’est la vie, fais la belle" sous votre plume ?

"Comme le disait John Lennon, si on doit donner une définition au terme rock’n’roll, on l’appellera Chuck Berry. Le coup de la télé où on ne va pas si on n’est pas payé, c’était très Chuck Berry. Et il n’était pas le seul, c’était monnaie courante avec Jerry Lee Lewis, Little Richards… Pour l’anecdote, sur l’album Jambalaya, on avait fait un trio avec Johnny et Little Richards (sur "’Somethin’Else/Elle est terrible", NdlR) que j’avais fait venir au terme de discussions à n’en plus finir. Il avait demandé un pourcentage et de l’argent liquide aussi. Il n’a pas chanté tant qu’il n’avait pas reçu le liquide qu’il a tout de suite mis dans ses bottes. (rire)"

Les États-Unis ne sont jamais loin dans vos albums. On connaît votre attachement pour le pays. Pourtant, vous lui taillez un costume sur "Que Viva Las Vegas". Vous avec un contentieux avec les USA ?

"Je n’ai jamais aimé Vegas. Ça me rappelle Pigalle. Multiplié par mille. C’est un truc à putes, un gros bordel. Il y a plein d’autres endroits des États-Unis que j’aime beaucoup. Santa Fé et Phoenix, par exemple."

Nashville ?

"Oui, mais la ville a bougé dans un sens qui ne me convient pas. C’est devenu une ville de banques et d’assurances, la musique en a pris un coup. Aujourd’hui, la country music s’écoute aussi bien à Los Angeles que dans le fin fond du Tennessee. En raison de cela, il faut l’aseptiser. Il n’y a plus le violon, l’harmonica et la steel guitar. On fait des chansons country mais ça a perdu son âme."

Cette âme américaine, vous y êtes bien accrochée. Vous êtes ambassadeur du Tennessee en France. Et même shérif, non ?

"Le gouverneur de l’État du Tennessee m’a remis l’étoile de shérif, en présence de la télévision et des médias. Il était incroyable. Il souriait tout le temps toutes dents visibles, le profil faussement grec, prêt pour la photo. Sur son costume, il y avait un fil qui dépassait. J’ai tiré dessus pour le retirer et la manche est tombée. Je me suis dit qu’on était dans un film de Jerry Lewis. (il éclate de rire)

Quelques années plus tard, il a été arrêté pour trafic de drogue…"

Il n’y a pas de chanson sur les États-Unis de Donald Trump. Pourquoi ?

"Ce n’est pas l’Amérique que j’aime, ce n’est pas la peine de verser du venin là-dessus parce que ça serait trop. Même si une chanson, c’est fait pour grossir le trait et en rajouter. Lui, c’est un fou furieux. Et l’Amérique a quand même adhéré à ce fou. Une certaine Amérique à tout le moins, mais qui représente une majorité puisqu’il a été élu. Tout comme Bush et Reagan… Ça fait peur."

Votre album ancré dans son époque, notamment à travers deux titres : "Droite dans mes bottes" et "Les blessures d’amour". Il est question des violences faites aux femmes et aux enfants. Ces choses-là se passaient aussi dans les années 60-70 mais on n’en parlait pas…

"C’est vrai. Aujourd’hui, grâce au droit de parole, je pense aux femmes notamment, les gens s’expriment. Enfin ! Avant, c’étaient des secrets de famille qui étaient mis sous le tapis. C’était comme avoir un monstre chez soi. Cependant, il faut raison garder. Il y a aussi des abus, dans les deux sens. Il y a des histoires d’argent là-dedans. Celles autour de Nicolas Hulot sont peut-être vraies, je n’en sais rien. Mais comme par hasard, ça sort 20 ans plus tard. C’est étrange."

Le sujet est délicat à aborder en chanson ?

"Pas tellement. J’étais hors de moi lorsque j’ai découvert l’affaire Olivier Duhamel-Kouchner (le politologue français est accusé d’avoir abusé de son beau-fils, NdlR). Parce que ce type était quelqu’un de brillant, que l’on voyait souvent à la télévision, qui ne disait pas de bêtises et était plutôt impressionnant. Savoir que c’est un monstre caché, c’est horrible. C’est lui qui m’a donné le déclic pour faire ces chansons."

Eddy Mitchell, chroniqueur de son époque ?

"Je ne sais pas faire autrement. J’aime bien écouter les gens, lire les journaux, regarder les infos à la télé. Avec le confinement, ce qui me manque, ce sont les brèves de comptoir, avoir les oreilles qui traînent."

Côté cinéma, vous avez aussi tourné trois films en un an. Vous n’avez pas envie de lever un peu le pied de la pédale ?

"Si mais ça ne dure pas longtemps.

Au bout d’un mois, je m’emmerde et il faut que je fasse quelque chose."

Ce Country Rock, ce n’est pas votre dernier album ?

"Non mais je ne sais pas quand il y en aura un autre. Je n’ai pas envie d’arrêter. La retraite, ce n’est pas dans mon vocabulaire."

Dans "Roulette russe", vous parlez de la mort. Elle vous fait peur ?

"La seule chose qui fait peur, c’est la façon de mourir.

Si on peut la choisir, je préfère la roulette russe. Parce qu’au moins, il y a un jeu. (rire)"

Interview > Charles Van Dievort