Guy Bedos s’est éteint à 85 ans. Il rejoint au paradis Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie...

En 2005, enceinte jusqu’aux yeux, nous l’avions rencontré dans ce que l’on appelle "un grand hôtel de la capitale". Le regard d’une douceur extrême, mais l’étincelle au bord des paupières, Guy Bedos, avant même de parler de son livre - Mémoire d’outre-mère - avait pris soin de demander comment se passait notre grossesse ("Pffuit, c’est long", disais-je; "Oui, je comprends. Enfin non, je n’en sais rien…") et d’évoquer, tendrement, ses enfants avant d’entrer dans le vif du sujet, mais un œil toujours posé sur les mouvements d’Alice, de plus en plus impatiente d’apparaître au monde. D’autant que le livre en question évoquait son propre rapport à sa maman.

Il l’avouait, il lui avait fallu du temps pour avoir sur sa vie ce regard extérieur. "J’ai écrit déjà, il y a trente ans, un livre autobiographique qui s’appelait Je craque", souriait-il, non sans nous faire craquer à notre tour." À l’époque, j’écrivais en néo-célinien. Je n’aime plus ça. Là, je ne savais pas que j’écrivais un livre. J’ai commencé par hasard, j’ai eu envie de jouer avec ma mémoire, pour de vrai. De me présenter à moi-même, pour de vrai. J’en ai marre des caricatures qu’on a faites de moi : je ne suis ni si gentil que certains le croient, ni si méchant."

Comment ne pas croire cet homme prévenant, qui vous demandait si vous n’aviez ni trop chaud, ni trop froid. Si vous n’aviez pas soif, si vous étiez bien installée. On retrouvera, bien des années plus tard, la même bienveillance chez Nicolas, son fils, son portrait craché qui souriait en coin lorsqu’on lui demandait si ça n’était pas étrange de connaître, déjà, la tronche qu’il aurait à 80 ans…

Mais alors d’où venait donc l’incompréhension - et une certaine forme de désamour - entre Bedos et le "grand public" ? D’où venait le décalage ? L’incompréhension ? "Bah, on ne fait pas du bon humour avec de bons sentiments et je suis condamné à être cruel dans mes spectacles", souriait-il. "Je pratique aussi l’autodérision, bien souvent. Je ne suis pas responsable de la manière dont les gens reçoivent ce que j’exprime. J’avais écrit un sketch qui s’appelle Vacances à Marrakech. Il a fallu que je fasse les sous-titres, pour certains. Ils pensaient que j’étais sincèrement raciste, ils me prenaient pour le personnage. Un peu comme si - excusez la comparaison - on avait pris Molière pour Tartuffe. Je n’ai pas de prise sur le Q.I. des gens. C’est d’ailleurs vrai aussi pour vos confrères et consœurs, où il y a pas mal d’andouilles. Dans la pièce écrite par mon fils, je joue un fou furieux libertaire et, dans le même temps (ou juste après ?), j’ai incarné un brave type dans un téléfilm avec Line Renaud. Je joue la partition, je suis un acteur. On me dit : ‘C’est taillé sur mesure’"

Ni rancunier ni amer, Guy Bedos concédait toutefois qu’il aurait aimé, qui sait, que l’on dise de lui qu’il était un grand acteur. "Je me suis enfui au music-hall parce qu’on me donnait des rôles de m… quand j’étais plus jeune. Je venais de Marivaux, Molière, Musset et Beaumarchais et on me proposait de jouer Mon cul sur la commode. Des pièces qui pouvaient convenir au défunt Jean Lefebvre, à Jacques Balutin et à Michel Roux me barbaient déjà quand j’avais vingt ans. À 22, je commençais à griffonner dans des cahiers parce que j’avais eu la chance de rencontrer Prévert, Boris Vian, etc."

Alors, il a tracé son chemin et écrit sa propre histoire. Avec quelques regrets, c’est vrai, aux entournures. "Bien sûr", concédait-il encore. "Les premiers textes que j’ai écrits, c’étaient des auditions publiques que je me faisais. Je suis d’une gloutonnerie terrible. Je veux tout : j’aime écrire un livre, j’aime jouer Bertolt Brecht. Et j’aimerais jouer des rôles un peu plus forts, en effet. Et pourquoi pas au cinéma. Puisque j’ai la chance de plutôt bien vieillir."

Dans un aphorisme que n’auraient pas renié ses modèles, il disait encore que "Vieillir reste pour l’instant ce qu’on a trouvé de mieux pour ne pas mourir."

Né à Alger le 15 juin 1934, Guy Bedos aurait fêté dans quelques jours ses 86 ans. À sa famille, ses proches et ceux, nombreux, qui ont aimé l’homme, son irrévérence, son intelligence et son humour, on souhaite de rire (et de réfléchir) avec lui encore très très longtemps.