Notre cerveau ne peut tout simplement pas faire face à l'ensemble des informations que l'on reçoit ces temps-ci. Ce qui nous plonge dans la confusion.

Nicolas Pinon, docteur en psychologie et professeur à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education de l'UCLouvain et chargé de cours à la HE Vinci, a publié une carte blanche suite à l'annonce mercredi soir du GEES permettant aux enfants de primaire de retourner à l'école. Une bonne nouvelle en soi pour la société mais qui a plongé beaucoup de personnes dans une incertitude insoutenable.

Le psychologue pose le problème que la majorité d'entre nous rencontre de plus en plus : nous ne savons plus où l'on en est, qui croire, ni comment faire... "Des règles qui remplacent des règles ; des règles qui s’ajoutent aux règles en vigueur ; des règles qui assouplissent les règles déjà modifiées… et l’on voudrait que nous soyons sereins en cette période de déconfinement ? C’est oublier que cette période inédite a, pour nombre d’entre nous, douloureusement mis notre cerveau en pagaille", écrit Nicolas Pinon.

Hypervigilance et trauma psychique

Interrogé sur cette carte blanche, le psychologue explique à quel point la communication est comme rompue entre experts d'un côté et population de l'autre. "Le politique est un pragmatique, qui travaille dans l'urgence économique notamment. Quant aux scientifiques, ils sont dans le rationnel. Pour eux, la vérité d'aujourd'hui ne sera pas celle de demain car la recherche constante modifie les schémas. Quant aux gens, ils réagissent avec leur émotion. Toutes les annonces contradictoires font naître des sentiments contradictoires. On essaye d'y mettre du sens mais ce n'est pas facile. Pour certains, cela mène à des troubles traumatiques, exactement comme après un attentat". Ainsi par exemple du "syndrome de la cabane".

Et là-dessus, alors que l'humain, animal social, se tourne vers les autres pour y voir plus clair, voici qu'apparaissent sur les tam-tams des réseaux sociaux "les fake news, les théories complotistes, le relativisme extrême. De même que ceux qui s'improvisent experts et qui ont une réponse à tout... qui n'est souvent pas la bonne". Tout ceci accentue la défiance que peuvent aussi ressentir désormais les citoyens face aux gouvernement et aux experts. "Nous avons absolument besoin d'une pédagogie claire, d'une communication calme et maîtrisée de la part des autorités et des médias", clame Nicolas Pinon.

Bref, notre cerveau est mis à rude épreuve parce qu'il continue à réagir comme au temps des cavernes, de manière primitive, "en réagissant émotionnellement à la menace". Nombre d'entre nous l'auront remarqué : nous sommes désormais presque choqués quand nous regardons une série ou un film de voir des personnes s'embrasser, se serrer, rentrer dans une maison sans se laver les mains ! "C'est que nous sommes en hypervigilance. Un état qui fait dépenser au cerveau une énergie cognitive énorme. "Et comme nous continuons à travailler, à nous occuper de nos enfants tout en ayant une activité émotionnelle intense et plus aucune certitude (ni rassurante, ni inquiétante), nous sommes épuisés", souligne le professeur qui craint à l'avenir de nombreux burn-out, dépressions et trauma psychiques. "En plus cette crise a accentué les pathologies déjà existantes car c'est notre fonctionnement archaïque qui a repris le dessus".

Cassure dans la société

Comment retrouver un peu de paix et surtout du sens par rapport à ce qui nous arrive ? "Les plus sensibles d’entre nous développent le fameux « syndrome de la cabane » assure-t-on… et ceux qui, depuis le début, ont plus de facilité à exercer leur esprit critique, sont moins anxieux de nature ou sont convaincus que tout ceci, au fond, n’est qu’un vaste complot, ceux-là, toisent leurs concitoyens cloîtrés chez eux", décrit le psy, "On a besoin de prévisibilité, d'avoir des modèles opérants qui permettent au cerveau d'être dans une moindre dépense cognitive pour adapter sa réponse à la situation".

Et surtout, Nicolas Pinon parle pour "les sensibles, les anxieux, les hypocondriaques, les paranoïdes, les dépressifs, les nouvellement atteints du « syndrome de la cabane », tous ceux-là, il convient de les respecter également. En leur rappelant que ce n’est pas tant eux qui dysfonctionnent, mais que le fonctionnement actuel de la société, cadencée au pouls de la Science et des urgences économiques compréhensibles, ne leur convient pas. Qu’ils ont besoin d’un peu de temps pour apaiser leur émotions, d’un peu de cohérence pour mettre du sens en ces temps insensés, d’un peu de stabilité pour ne pas se sentir stigmatisés d’avoir eu peur, infiniment peur."

> Pour lire l'ensemble de la carte blanche, voici le post Facebook de Nicolas Pinon.