Les vampires sont mordus de cinéma

Il y aurait six mille films dans lesquels apparaissent des vampires et deux cents avec le seul Dracula.

Les vampires sont mordus de cinéma

Jusqu’en 2014, le mythe vampirique a conservé son éternelle jeunesse au cinéma. Dracula ne pouvait que vampiriser les écrans. Le roman de Bram Stoker est paru un an après que la première projection du cinématographe a eu lieu à Londres, en 1896. Sur les grands et les petits écrans, les vampires n’ont eu de cesse de renaître de leurs cendres. Ils sont adaptés à l’air du temps, quitte à devenir chastes, romantiques et fleur bleue.

Depuis ses origines folkloriques dans l’Europe centrale du XVIIe siècle, le vampire a hanté tous les genres littéraires et cinématographiques. Bram Stoker a créé Dracula dans son roman éponyme, fixant quelques canons, mais le vampire, né de superstitions dans l’empire des Habsbourg, appartient à tout le monde.

La romancière mormone Stephenie Meyer a pu en faire un chantre de l'amour chaste et éternel, promoteur de la fidélité, de la monogamie et de la famille dans sa saga prépubère Twilight, qui a fait des stars de Robert Pattinson et Kristen Stewart.

Au même moment, sa compatriote plus fantasque Charlaine Harris renouait avec la dimension hautement pulsionnelle des vampires dans son cycle La communauté du Sud qui inspire la série True Blood où les vampires luttent pour la reconnaissance de leurs droits. Certains y ont vu une allégorie de la lutte des minorités ou des mouvements LGBT. dans le très original Morse (2008) du Suédois Tomas Alfredson. Une vampire de douze ans y prend sous son aile un gamin victime de harcèlement scolaire. Il est suggéré que la croqueuse est androgyne - ou transgenre, idée pas idiote pour un vampire.

À l'inverse, les vampires ont pu être représentés comme une élite sociale suprémaciste, comme dans le délirant Abraham Lincoln, chasseur de vampire (2012).

Croqué à toutes les sauces, sanguinaire ou séducteur, effrayant ou parodique, prédateur ou proie, le vampire est souvent un marginal, reflet des hantises de son époque. Sa figure polymorphe a pu incarner le monde du crime organisé (Les Vampires de Louis Feuillade), l'aristocratie dévoyée (Dracula de Tod Browning), la corruption des élites (Salem de Stephen King), l'addiction (Les frontières de l'aube de Kathryn Bigelow), la pandémie (la grippe espagnole dans Nosferatu, le sida dans le Dracula de Coppola), l'ostracisme (True Blood)…

Depuis Nosferatu, le vampire a remisé sa défroque miteuse au cercueil. Il endosse le smoking avec Bela Lugosi dans Dracula de Tod Browning. Endosse une cape noire doublée de satin rouge avec Christopher Lee dans le cycle de films de la Hammer, qui coïncide avec les débuts du Swinging London et de la jet-set noctambule.

Les vampires ajoutent alors à leur soif de sang un plus explicite sexuel. Ils hantent le monde de la nuit en quête de proies sous l'apparence chic de Catherine Deneuve et David Bowie dans Les prédateurs de Tony Scott. Ils sont tiraillés entre le cynisme de Tom Cruise et la culpabilité de Brad Pitt dans Entretien avec vampire de Neil Jordan, d'après le roman d'Anne Rice.

En 2014, Jim Jarmush accomplit la synthèse de toutes les vampires contemporains dans Only Lovers Left Alive. Sous les traits de l'androgyne Tilda Swinton et du ravageur Tom Hiddleston, les vampires Eva et Adam sont des dandys esthètes et érudits, anciens amis de Mary Shelley et Lord Byron, et influenceurs d'artistes et scientifiques.

Le couple contemple avec désespoir les ruines industrielles et la gloire musicale passée de Detroit et la décadence de la jet-set de Tanger. La survie les pousse à succomber à leur nature profonde. À leurs yeux d’immortels, les humains sont devenus des zombies - ces autres morts-vivants qui leur disputent les écrans depuis dix ans.

Dracula et les vamps

Cherchez la femme… De nombreux exégètes considèrent que les légendes vampiriques sont nourries par les méfaits attribués à la comtesse Erzsebet Bathory. Dans la Hongrie du XVIe siècle, cette noble aurait cherché à rajeunir en sacrifiant de jeunes vierges dont elle buvait le sang. La légende populaire née d'un procès sans doute ourdi contre une femme riche et puissante a été perpétuée entre autres par la romancière surréaliste Valentine Penrose dans son livre Erzsébeth Bathory : La Comtesse sanglante (1962). Julie Delpy en a tiré un film qui mêle faits et supposition, La Comtesse (2009).

Inspirée par la comtesse Bathory, la femme vampire apparaît en littérature soixante ans avant le Dracula de Bram Stoker. Théophile Gautier prête au vampire des traits féminins dans sa nouvelle La Morte amoureuse (1836), où un jeune prêtre est perverti par une femme. Charles Baudelaire décrit une créature "timide et libertine/et fragile et robuste" qui possède un homme dans son poème Les Métamorphoses du vampire (1857).

La plus célèbre vampiresse de littérature est imaginée par l'Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu dans son roman Carmilla (1871), récit fondateur qui se distingue par la suggestion sexuelle de l'acte vampirique, de surcroît à caractère saphique. Le Danois Carl Theodor Dreyer l'adapte librement au cinéma, dix ans après le Nosferatu de Murnau, dans le non moins mythique et envoûtant Vampyr (1932).

L'attrait sexuel de la femme vampire aura une longue postérité au cinéma. Mentionnons l'érotico-horrifique Vampyros Lesbos (1971) de Jesús Franco, resté culte pour sa musique psychédélique, notamment The Lions and the Cucumber utilisé dans Jackie Brown, de Quentin Tarantino.

Le terme de vampire, transposé à une femme, a été utilisé au cinéma dès 1915 mais pour désigner une séductrice de riches héritiers dans le film à succès Embrasse-moi. L'actrice Theda Bara en tire le surnom de vamp , qui fera florès pour désigner les femmes fatales.

La même année, dans la série Les Vampires du réalisateur français Louis Feuillade, une organisation criminelle ainsi nommée met Paris en coupe réglée. Elle est dirigée par la trouble Irma Vep (anagramme de "vampire"), à la très suggestive tenue noire moulante. (Olivier Assayas lui a rendu hommage dans son film I rma Vep en 1996).

Génie du mal, certes, mais pas assoiffée de sang, Irma était incarnée par Musidora, actrice et réalisatrice, fille d'une pionnière du féminisme qui devient l'égérie des surréalistes. Lesquels contribueront au culte du Nosferatu de Murnau…

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