Rencontre sans langue de bois avec Fanny Ardant: "Dites à M. Pollack que ça ne m’intéresse plus"

Mardi et mercredi, la star française était de passage à Bruxelles. Elle était l’invitée d’honneur du Briff et de Bozar. Tandis que, jusqu’à fin août, la Cinematek lui consacre une rétrospective.

Rencontre sans langue de bois avec Fanny Ardant: "Dites à M. Pollack que ça ne m’intéresse plus"

Durant deux jours, Fanny Ardant était à l'honneur à Bruxelles, dans le cadre du 5e Festival du film de Bruxelles et de la présidence française de l'Union européenne. Toujours aussi pétillante et séductrice à 73 ans, l'actrice française s'exclame d'emblée, de sa belle voix grave, quand on se présente, mercredi en fin d'après-midi, comme journaliste pour La Libre Belgique : "Vive la liberté !"

Ce mot semble à lui seul résumer la carrière et la vie de la star, dont les choix n'ont jamais été dictés par la facilité - même si c'est grâce à deux comédies populaires que sa carrière a pris un nouvel envol en 1996 : Ridicule de Patrice Leconte et Pédale douce de Gabriel Aghion (qui lui valut un César de la meilleure actrice). Tandis que ses prises de position sur les Brigades rouges ou en faveur de la Russie en 2017 ont pu détonner… "Oui !, confirme-t-elle. Ne pas être encastrée. Même au niveau politique, ne pas avoir une ligne de conduite. Je ne veux pas faire partie d'un groupe, d'une société. C'était inné et c'est devenu un credo à force qu'on me pose des questions là-dessus…"

On s'en doute, Fanny Ardant n'est pas vraiment adepte des honneurs et des rétrospectives. Elle s'agace d'ailleurs de voir sans cesse sa carrière résumée à La Femme d'à côté (1981) et Vivement dimanche (1983), ses deux films tournés avec François Truffaut, dont elle fut la dernière compagne. C'est pourtant bien lui qui lui a mis le pied à l'étrier. "Avant cela, j'avais tourné Les Dames de la côte pour la télé. C'est le premier metteur en scène de cinéma qui a rompu le diktat. À l'époque, chacun était dans une corporation très différente : télé, cinéma, théâtre. Il m'a permis aussi de comprendre à mon niveau que je serais un électron libre, que je ferais ce que je voudrais, sans faire attention à ce qu'on me disait. Les gens parlent en termes de carrière, alors que moi, je parle en termes de la vie !"

Gérard Depardieu, l’alter ego

Depuis La Femme d'à côté, un homme traverse la vie de Fanny Ardant : Gérard Depardieu. Ils ont tourné à cinq reprises ensemble - on les retrouvera prochainement à l'affiche des Volets verts de Jacques Becker -, joué quatre pièces sur scène (dont La Musica deuxième de Marguerite Duras à Moscou en 2015), tandis qu'elle a dirigé l'acteur dans Le Divan de Staline, son troisième film comme réalisatrice, en 2017. "C'est mon alter ego, reconnaît l'actrice. Je ne peux imaginer la vie sans lui. On s'est connus parce que c'est un acteur, mais tout ce qu'il pense, ce qu'il dit, ses défauts, ses exagérations, comme ses qualités, sa vulnérabilité, tout me parle. C'est un être vrai. Et comme tous les êtres vrais, exagérés, dans ce monde de diktats, ça me plaît beaucoup qu'il existe, parce que c'est une race en voie de disparition. C'est un enfant. Dans ses colères sur les plateaux, Gérard est comme un enfant qui veut connaître votre point de rupture… Mais s'il trouve quelqu'un qui l'insulte, curieusement, ça le rassure : 'Ah, il y a encore quelqu'un qui me regarde…' S'il n'y a que de l'admiration, c'est comme les sales gamins, ils vont en profiter. Gérard a ses vulnérabilités, c'est un poète. C'est comme une enclume en même temps. Il a quelque chose d'un chêne."

Comme l'ogre du cinéma hexagonal, Fanny Ardant ne se plie pas à l'air du temps. Alors que beaucoup d'acteurs français ont décliné la proposition, elle a accepté de tourner, aux côtés de John Cleese et Mickey Rourke, dans le prochain film du Franco-Polonais Roman Polanski, The Palace, une coproduction entre l'Italie, la Suisse et la Pologne sans un centime d'argent français… "J'aimais beaucoup sa comédie, très insolente. Et je trouvais très drôle de jouer un rôle que je n'avais jamais joué au cinéma, mais que j'avais déjà joué au théâtre avec Roman (dans Master Class de Terrence McNally, mis en scène par Polanski au Théâtre de la Porte Saint-Martin en 1995-1996, NdlR). C'est un metteur en scène extraordinaire. Évidemment que quelqu'un qui ne comprendrait pas tout ça pourrait penser que c'est de la provocation. Mais non, j'ai d'autres choses à faire que de provoquer. La peur du qu'en-dira-t-on, d'être jugée ou cataloguée, ça, je peux dire : je m'en fiche ! Et puis j'ai vécu. C'est pas comme si je me demandais tout d'un coup : qu'est-ce qui va m'arriver ? Que sera, sera…"

Pas une actrice professionnelle

Melvil Poupaud, qui a tourné récemment avec Ardant dans Les Jeunes Amants de Carine Tardieu, dit que l'actrice ne fait pas la différence entre la vie et le cinéma"Oui, confirme-t-elle. Je pense toujours que le théâtre et le cinéma sont un concentré de vie. J'ai jamais joué un rôle que je n'aimais pas. J'ai pu recevoir des propositions de grands metteurs en scène avec des rôles que je n'aimais pas. Je préfère dire non, car je ne suis pas assez professionnelle. Je ne peux jouer qu'un personnage que j'aime. J'ai pas dit 'qui me ressemblait', mais que j'aime. Où, tout d'un coup, je sens comment je pourrais rentrer dans la peau de cette femme de façon instinctive. Souvent, on me demande comment j'ai travaillé tel rôle. Je ne parle pas en termes de travail. Finalement, ce que j'aime dans la vie se retrouve dans ce que j'aime dans les rôles. […] Quand j'ai dit non à des rôles de femmes que je détestais, je prenais toujours ma plume pour dire : 'Cher monsieur Untel, je ne pourrai pas jouer Suzanne X, car je ne suis pas une actrice professionnelle. Je ne l'aime pas, je vais la détruire et je vais détruire votre film. Donc c'est mieux que vous ne me preniez pas…'"

Dans la bouche de Fanny Ardant revient souvent cette idée qu'elle n'est pas une actrice professionnelle, même après plus de 40 ans de carrière. Comme si elle avait toujours cherché à cultiver son naturel et sa spontanéité. "Les grands metteurs en scène que j'ai admirés mettaient toujours la même passion à faire leurs films comme si c'était le premier. J'ai tout de suite compris que le cinéma et le théâtre, ce n'était pas un métier, finalement. Que ce qui alimentait, c'était la passion, l'énergie, la joie absolue de faire ce que vous faites, comme un artisan qui fait du mieux possible le rond du fauteuil, le lissage du parquet, le tissage du tapis. Et que le cinéma ne devait pas être très loin d'une cour de récréation dans laquelle on dirait que tu serais le gendarme et moi le voleur. Qu'il devait y avoir quelque chose d'important, mais pas d'être grave", réfléchit la comédienne.

"Dites à M. Pollack que ça ne m’intéresse plus"

Pour conserver sa liberté chérie, Fanny Ardant a toujours préféré se tourner vers un cinéma d'auteur, plutôt que vers des superproductions françaises ou hollywoodiennes. "J'ai fait une seule incursion dans le cinéma américain : un remake de Sabrina de Sydney Pollack tourné à Paris, où je faisais un petit rôle, se souvient l'actrice. Je me rappelle un détail, mais tout était dit : les caravanes. Dans le système français, on ne vous convoque que si on a besoin de vous. Dans le système américain, vous êtes payé et on vous convoque même si on n'a pas besoin de vous. Je déteste ça ! Je me souviens d'avoir dit que je ne pouvais pas jouer le matin de bonne heure, car je jouais au théâtre le soir. Dès la première feuille de service, on est venu me chercher à 6 h ! J'ai dit : 'Non. Vous direz à M. Pollack que ça ne m'intéresse plus.' Pour les Américains, c'est irrecevable. C'est quoi cette fille qui n'a aucune conscience professionnelle ? Curieusement, j'ai toujours eu plus de respect pour les petits budgets que pour les grands. Après, si on m'avait offert le rôle de James Bond, peut-être que j'aurais dit oui !"

Pour autant, Fanny Ardant ne s'est jamais cantonnée au cinéma français. Elle a en effet tourné avec les Italiens Michaelangelo Antonioni (Par-delà les nuages en 1995), Ettore Scola (La Famille en 1986 et Le Dîner en 1998) et Paolo Sorrentino (Il divo en 2007 et La grande bellezza en 2013), le Taïwanais Tsai Ming-liang (Visage en 2009) ou deux cinéastes belges, André Delvaux (Benvenuta en 1983) et Jean-Jacques Andrien (Australia en 1989). "Ce sont eux qui sont venus à moi, commente-t-elle. Et c'est là que je me suis rendu compte que le cinéma ou le théâtre, c'est une langue internationale. Je me rappelle que Tsai Ming-liang ne parlait pas un mot de français, ni d'anglais. En même temps, j'avais tourné avec Antonioni, qui ne pouvait pas s'exprimer (suite à un AVC qui le priva quasi complètement de l'usage de la parole en 1985, NdlR)... Mais, au fond, dès qu'il y avait un travelling, un clap-silence-action, ça fonctionnait… Le cinéma, le théâtre, c'est le monde des sentiments, des pulsions, des passions, des choses instinctives. C'est un langage international."

Et si l'on a souvent coutume de dire qu'après un certain âge il devient difficile pour les actrices de trouver des rôles intéressants, ce n'est pas le cas pour Fanny Ardant, que l'on verra dans les prochains mois à l'affiche de pas moins de huit films ! Quand on lui demande le secret de sa longévité, la comédienne répond : "Je crois que je ne suis pas vraiment une femme… Écrivez cette phrase ! En fait, je ne suis pas définie par mon sexe. Je n'appartiens pas à une catégorie. Prenez Lola Pater (de Nadir Moknèche, où elle jouait une femme transsexuelle en 2017, NdlR)Il y a des films que vous choisissez par instinct. Et après les avoir joués, ça vous fait réfléchir… Je me suis rendu compte que rien ne vous définissait moins que votre nationalité, votre métier et votre sexe, alors que c'est tout ce qu'on met sur un passeport. Cela facilite peut-être les douanes, mais si vous pensez à vous, vous êtes ailleurs. Par exemple, dans cette grande polémique entre les hommes et les femmes, pour moi, il y a d'abord des êtres humains. Je trouve ça beaucoup plus intéressant…"


À savoir | Cette semaine, Fanny Ardant était l’invitée d’honneur de la 5e édition du Festival du film de Bruxelles (Briff). Mercredi, elle présentait à Bozar Lola Pater de Nadir Moknèche, film qui lui tient beaucoup à cœur. Tandis que mardi soir elle conversait avec notre collègue Louis Danvers à la Cinematek, à l’occasion de la projection de La Famille d’Ettore Scola. Jusqu’au 21 août prochain, la Cinematek consacre en effet une rétrospective à l’actrice française à travers 17 films, dont des classiques comme La Femme d’à côté (1981) et Vivement dimanche (1983) de Truffaut, L’Amour à mort (1984) de Resnais ou Benvenuta (1983) du Belge André Delvaux. Mais aussi des films plus récents, comme 8 femmes (2010) de François Ozon, Visage (2009) de Tsai Ming-liang ou Nathalie (2003) d’Anne Fontaine. Rens. : www.cinematek.be.

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