”Babylon”, le film événement de ce début d'année : Damien Chazelle entre satire et ode clinquantes à Hollywood

Après “La La Land”, Damien Chazelle poursuit son hommage ambigu à la Mecque du cinéma, avec une virée dans ses années folles, de sexe, drogue et jazz.

Alain Lorfèvre

L’ambitieux qui débarque à Hollywood se condamne à se perdre. De longue date, la Mecque du cinéma s’est regardé le nombril, depuis A Star Is Born (George Cukor, 1932) jusqu'à Mulholland Drive de David Lynch (récemment ressorti), avec moult détours par le mythique Boulevard du Crépuscule (Billy Wilder, 1950).

Babylon ne déroge pas à la règle. Au terme de trois heures frénétiques, une célébrité disparaît dans les ténèbres de la Citée des Anges, écho de cette citation de la Divine Comédie de Dante : “Je me retrouvai dans une forêt obscure, dont la route droite était perdue”.

Dans La La Land (2016), Damien Chazelle mêlait déjà le drame à l’hommage à la comédie musicale classique. À l’époque, il clamait haut et fort son amour de Chantons sous la pluie (1952), romance sur fond de transition revisitée du cinéma muet au parlant. Le réalisateur ne cache pas l’influence du classique de Stanley Donen et Gene Kelly (osant même une audacieuse mise en abîme). Il s’en approprie la trame sur le registre de la satire et de la comédie noire.

Sexe, drogue et jazz

Le résultat est singulier. Il tient de Baz Luhrmann pour sa sarabande clinquante, et de Paul Thomas Anderson, pour l’ambition et le recul historique… There Will Be Blood sur fond de Boogie Nights. On décompte huit morts à l’arrivée. Le pétrole, ici, c’est la célébrité, la drogue, le sexe, sur une partition de jazz.

"Babylon" de Damien Chazelle.
La célébrité comme pétrole pour Nellie LaRoy (Margot Robbie). ©Paramount / Sony

Entre le regard critique et l’ode, la satire ravageuse et le drame prévisible, Damien Chazelle excelle souvent, mais s’égare, aussi, dans le clinquant et le vulgaire de scènes dantesques. La bacchanale qui ouvre le film est une vertigineuse montagne russe où des destins se croisent : la star établie, Jack Conrad (Brad Pitt) s’enivre de gloire. Sur scène, le saxophoniste Sidney Palmer (Jovan Adepo) tente de tirer son épingle du jeu. Fay Zu (Li Jun Li) fait son numéro exotique en attendant son heure.

Le commis d’origine mexicaine Manny (Diego Calva) fait entrer par la petite porte l’aspirante-starlette Nellie LaRoy (Margot Robbie). Tous les deux rêvent de mettre les pieds sur un plateau de cinéma. Le lendemain, ils sauront chacun saisir leur chance. Du chaos d’une gueule de bois collective (l’ordinaire d’Hollywood) naissent des instants de grâce (la belle scène de cinéma du film).

Manny va gravir les échelons et Nellie imposer son sex-appeal au sommet de l'affiche et à la Une des revues. Conrad espère renouveler la “forme” du cinéma et obtenir ses lettres de noblesse artistiques. L’arrivée du parlant va bouter le feu au bûcher des vanités.

This image released by Paramount Pictures shows Brad Pitt, left, and Diego Calva in "Babylon." (Scott Garfield/Paramount Pictures via AP)
La star et le commis : Brad Pitt et Diego Calva. ©© 2022 PARAMOUNT PICTURES. ALL RIGHTS RESERVED.

Les fantômes de Hollywood

Il était une fois à Hollywood. Les présences de Brad Pitt et Margot Robbie convoquent le souvenir de la dernière tarantinade avec laquelle Babylon forme un diptyque involontaire. Sur un mode moins outrageusement révisionniste, Chazelle mêle habilement la vérité historique avec la fiction. Derrière ses personnages, se bousculent les fantômes de stars oubliées dont Kenneth Anger a conté la légende tragique dans un certain Hollywood Babylon (Tristram, 2013).

La descente aux enfers se concrétise avec un Tobey Maguire en croquemitaine blafard. Le Grand-Guignol de cette séquence glauque le dispute à la lucidité froide de celle où la journaliste Elinor St. John (Jean Smart) exprime ses quatre vérités à Conrad. Celle où Nellie vomit l’hypocrisie du système et de l’élite hollywoodienne a les relents acides du banquet de Triangle of Sadness de Ruben Östlundt.

"Babylon" de Damien Chazelle.
La descente aux enfers de Manny (Diego Calva avec Tobey Maguire). ©Paramount / Sony

Feu d’artifice

”La caméra est tournée du mauvais côté” lance Sidney à Manny. Chazelle tourne effectivement sa caméra vers les minorés : Afro-Américains, Mexicains, Asiatiques, lesbiennes, réalisatrices… Mais ce regard sur l’intolérance de Hollywood est fugace : à vouloir la gommer et la rappeler à la fois, Chazelle donne une représentation excessive de la diversité pratiquement inexistante à l’époque.

C’est l’écueil de Babylon : comme ses personnages, Chazelle veut brûler son sujet par tous les bouts. À tout dire et montrer, le pire et le meilleur, le sordide et la magie, il ne sait comment conclure sauf dans un feu d’artifice où l'on frise l'overdose visuelle. “Si une étoile venait à douter, elle s’éteindrait aussitôt” a écrit William Blake. Ni Hollywood, ni Damien Chazelle ne peuvent se permettre le doute. L’illusion doit rester intacte. Tout en montrant le prix à payer, Babylon clame que the show must go on.

Babylon Satire hollywoodienne De Damien Chazelle Scénario Damien Chazelle Musique : Justin Hurwitz Photographie : Linus Sandgren Avec Diego Calva, Brad Pitt, Margot Robbie, Jovan Adepo,… 3h08

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