Apocalypse Now, le chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola, tient du miracle.

Dans la mégalomanie, les excès en tout genre, les conditions extrêmes de travail ou la folie qui s’empare de toute une équipe, aucun tournage n’égalera jamais celui d’Apocalypse Now. Un chef-d’œuvre qui tient du miracle. À tel point qu’on se demande encore aujourd’hui comment Francis Ford Coppola, complètement parti en vrille durant les prises de vues cauchemardesques, a réussi à filmer quelques-unes des séquences les plus iconiques du cinéma, comme l’attaque d’un village vietnamien par des hélicoptères au son de la musique de Wagner ou l’incarnation de la folie par un Marlon Brando bouffi.

Avant même d’entamer le tournage, en 1976, Coppola aurait dû sentir d’où venait le vent. George Lucas, dont il est pourtant très proche, ne partage pas sa vision du projet et préfère laisser tomber ce qui s’appelle encore à l’époque Psychedelic Soldier pour se consacrer à son grand projet, Star Wars. De nombreux acteurs - et pas des moindres (James Caan, Jack Nicholson, Steve McQueen, Al Pacino, Dustin Hoffman, Robert Redford et Robert De Niro) - ont tous refusé le rôle principal, celui du capitaine Willard. Finalement, c’est Harvey Keitel qui décroche le rôle et Francis Ford Coppola part donc confiant pour les Philippines. Il y débarque le 1er mars, pour 14 semaines de tournage, avec un budget de 17 millions de dollars. Mais très vite, il doit déchanter. Les conditions climatiques, tout d’abord, sont nettement plus rudes que prévu. Les moyens techniques ne sont pas à la hauteur non plus de ses attentes et l’attitude d’Harvey Keitel l’irrite tellement qu’il le vire pour le remplacer par Martin Sheen.

Manque de chance, ce dernier fait un infarctus. Le tournage doit s’arrêter trois semaines. Ce n’est que le début des ennuis. Un typhon détruit tout le plateau et les décors (un million de dollars de dégâts), Marlon Brando débarque avec un gros excès de poids inattendu (il pèse alors 120 kg) qui oblige à réécrire complètement son rôle, la moindre prise de vue prend des plombes (les 98 jours initialement prévus se transforment en 235 jours de tournage…) et, chaque jour, il faut peindre les hélicoptères de l’armée philippine le matin puis les repeindre le soir aux couleurs locales. Enfin, quand ils sont disponibles…

Dans ce contexte dingue, la drogue et les prostituées, qui deviennent monnaie courante sur le plateau, n’aident pas à rattraper les retards. Francis Ford Coppola, qui a perdu 40 kg et fume de la marijuana, perd totalement pied et fait venir sa maîtresse sur place alors que sa femme y est aussi.

L’ambiance devient explosive. Un monteur brûle de la pellicule et menace de faire partir en fumée tout le travail réalisé s’il ne peut pas coucher avec une des actrices. Le délire règne en maître. Pour certaines séquences, les acteurs sont amenés à jouer à côté de véritables cadavres.

Le 21 mai 1977, le clap de fin retentit au soulagement général. 250 heures d’images sont en boîte. Francis Ford Coppola n’en garde que 2 h 33. Et décroche une Palme d’Or qui le sauve plus que probablement de la faillite. Le tournage le plus fou de l’histoire du cinéma a en effet coûté finalement 30 millions de dollars. Complètement dingue. Même pour l’époque…