Après 54 ans d’absence, Mary Poppins revient ce mercredi avec son vocabulaire particulier.

Mary Poppins possède au moins un point commun avec Albert Einstein. À savoir cultiver avec brio la notion de la relativité. Ses fans, par exemple, ont dû attendre 54 ans pour assister, enfin, à son grand retour au cinéma. Alors qu’à l’écran, les ex-enfants Banks, Jane et Michael, n’ont même pas dû patienter trois décennies pour assister au même événement, lors de la grande dépression londonienne.

C’est illogique, direz-vous. "Un non-sens", ajouterait la nounou au parapluie. Avant de préciser que "Tout est possible, même l’impossible". Ce dont elle ne se prive pas de faire la démonstration. Avec elle, le bain du soir se transforme en balade au fond des océans, un vase ébréché déclenche une course-poursuite de dessin animé en calèche et en train, le brouillard se change en théâtre d’un spectacle "luminomagifantastique" des falotiers allumant les réverbères au gaz, les ballons multicolores ne permettent "que d’aller plus haut", le deuxième mercredi du mois est qualifié de jour de la tortue où tout se retrouve sens dessus dessous, et Big Ben sert de cadre à un hommage horloger à Buster Keaton. Il y a 54 ans, Mary Poppins aurait qualifié tout cela de "Supercalifragilisticexpialidocious", aujourd’hui, elle se contente de mener tout son petit monde à la baguette dans une course contre la montre pour éviter aux Banks de perdre leur maison au profit de la banque.

Notre avis En pleine période de modernisation, de reboot et de versions live des grands classiques de Disney, Rob Marshall (Chicago, Pirates des Caraïbes : La Fontaine de Jouvence et bientôt La Petite Sirène) tente un coup de poker : tourner une suite des aventures de Mary Poppins dans des décors et des costumes tout aussi désuets que ceux de Robert Stevenson en 1964. Quasiment un copier-coller, en fait, dans sa structure et ses nombreuses scènes d’hommage. La danse des ramoneurs sur les toits est remplacée par celle des falotiers sur les réverbères, les chevaux en bois animés cèdent la place aux animaux du cirque, la famille Dawes a changé le moyen de s’enrichir, mais fondamentalement, c’est toujours la même histoire, rythmée par les coups de canons de l’Amiral, du haut de son immeuble de l’allée des Cerisiers. Et c’est bien ainsi.

Le principal changement de cette comédie musicale tient dans le remplacement de Julie Andrews par Emily Blunt. Une trouvaille. Loin de tenter de copier son illustre modèle, la jolie Londonienne de 35 ans impose son propre style, délicieux mélange de sévérité apparente et de sourires en coin, de discours sensés et de logique poussée jusqu’à l’absurdité, de droiture et de regards pétillants.

Seul bémol dans ce film qui fera peut-être plus rêver les parents (et les grands-parents) que leurs enfants : la musique. Il suffit d’entendre, à la fin, quelques notes de l’œuvre originale pour regretter les compositions inoubliables des frères Sherman, que sont loin d’égaler les nouvelles créations. Qu’importe : les nostagiques vont adorer.

Dick Van Dyke a dû payer pour jouer !

Une comédienne, pourtant absente à l’écran, mérite un grand coup de chapeau pour ce Retour de Mary Poppins : Julie Andrews. À 83 ans, alors que le réalisateur Rob Marshall lui proposait de faire une apparition en forme d’hommage, elle a refusé pour la meilleure des raisons. “Elle a tout de suite affirmé ne pas vouloir voler le show, qu’elle voulait que ce soit mon film à moi, a expliqué Emily Blunt, sa remplaçante. J’ai trouvé ça très élégant et adorable de sa part. Je comprends tout à fait ses raisons et cela signifie énormément pour moi qu’elle ait choisi cette option.”

Dick Van Dyke, lui, a au contraire opté pour un come-back. Non pas dans le rôle de Bert, mais dans celui du vieux banquier, Dawes Sr. “J’étais très excité quand j’ai appris qu’on allait tourner une suite et ma première question fut : ‘Est-ce que je peux en faire partie ?’”, a expliqué le comédien de 93 ans. Qui a profité de l’occasion pour évoquer une anecdote assez croustillante. En 1964, il a dû sortir l’artillerie lourde pour convaincre Walt de lui confier aussi le rôle du banquier. “Je lui ai annoncé que j’étais d’accord de le faire pour rien. Mais en fait, j’ai dû lui verser 4 000 $. J’ai dû le payer pour décrocher le rôle. Mais je referais la même chose.”

Déjà un record pour cette suite

L’histoire est un éternel recommencement. En 1963, Walt Disney proposa le rôle de Mary Poppins à Julie Andrews. Qui le refusa, car elle était enceinte. Mais il la voulait tellement qu’il lui répondit aussitôt : “Nous vous attendrons.” Un gros demi-siècle plus tard, le studio Disney jeta son dévolu sur Emily Blunt pour Le Retour de Mary Poppins. Elle déclina pour le même motif : elle attendait un enfant. Pas de souci, le studio reporta le tournage pour qu’elle puisse quand même jouer.

Ce n’est pas le seul parallélisme entre les deux films. Alors qu’il semblait acquis de tourner les séquences animées en 3D avec l’appui de la technologie de pointe, le réalisateur Rob Marshall mit un point d’honneur à les faire dessiner à la main, en 2D, comme dans l’œuvre originale. Il poussa même le sens du détail jusqu’à réclamer la présence des pingouins. Problème : non seulement le travail réclamait beaucoup plus de temps et d’argent, mais surtout, plus personne dans le studio ne maîtrisait cette technique traditionnelle. “Il a fallu demander à un animateur de 90 ans de sortir de sa retraite”, a confié Rob Marshall. “Nous avons eu de la chance car beaucoup d’anciens animateurs ont accepté de faire de même pour travailler sur ce film. Nous les avons entourés de quelques jeunes désireux d’apprendre l’animation à l’ancienne.”

Résultat : un budget de 130 millions $. Mais le résultat est à la hauteur de l’investissement pour cette comédie musicale au look rétro, déjà entrée au Livre des records pour le plus grand espace de temps (54 ans) entre la production originale et sa suite.