Les frères Dardenne, qui présentent La fille inconnue en compétition officielle, dévoilent ce qu’est réellement l’effet Cannes.

C’est une bizarrerie qui marque le mois de mai et ravit tous les amoureux du 7e art : deux semaines par an, Hollywood perd son statut de capitale mondiale du cinéma au profit d’une station balnéaire azuréenne pas particulièrement glamour le reste de l’année, Cannes. Durant le Festival, qui s’ouvre ce mercredi, toute la planète people a les yeux tournés vers les yachts de milliardaires ou les fêtes privées organisées par des divas en manque de publicité. Pendant ce temps, les cinéphiles attendent patiemment de découvrir le film dont le style changera la manière de tourner et dont la qualité marquera l’année 2016.

Cannes, c’est le must du must, le plus grand festival du monde. Y triompher marque à vie. Mais quel est l’impact réel d’une Palme d’or, notamment sur les chiffres d’entrées ? Cette question, nous l’avons posée à Luc et Jean-Pierre Dardenne, deux des sept cinéastes doublement palmés et dont le nouveau long métrage, La fille inconnue, leur permet de concourir pour la septième fois en compétition officielle (le 18 mai à 19 h).

"Une sélection est déjà très importante en soi pour le film, expliquent-ils, en plein bouclage du montage. Si cela se passe bien, c’est quand même une caisse de résonance énorme. Cela donne une réputation au film au niveau international. Sans Cannes, le film ne serait pas accueilli de la même manière dans les autres pays. L’effet Palme d’or est démultiplicateur. Bien sûr, certaines ne font pas énormément d’entrées, mais sans la Palme, les mêmes ouvrages en feraient nettement moins encore. Nous ne sommes pas des spécialistes de l’économie du cinéma, mais c’est clair qu’une Palme a un double effet : elle attire plus de monde en salle au moment de la sortie et, sur le long terme, cela crée une réputation. Les distributeurs se montrent beaucoup plus intéressés pour sortir nos films suivants."

La preuve par les chiffres. Alors que La promesse, leur seul film sélectionné à la Quinzaine, a attiré 304.000 personnes dans les salles en France en 1996, trois ans plus tard, Rosetta, auréolé d’une Palme d’or, a plus que doublé ce nombre (707.000 entrées). Le constat est moins fort pour leur deuxième Palme avec L’enfant, mais avec ses 385.000 entrées, il bat le film précédent des frères Dardenne, Le fils, de 120.000 entrées. Après cela, on sent que la réputation attire du monde : 403.000 tickets pour Le silence de Lorna, 714.000 pour Le gamin au vélo ("Mieux que Rosetta, c’est incroyable, non ?") et 570.000 pour Deux jours, une nuit.

Effet pervers

"Il y a aussi un effet pervers à Cannes, poursuivent-ils. Pour Deux jours, une nuit, comme nous n’avons pas gagné de prix pour la première fois, certains se sont dit que ce n’était pas bien et n’ont pas été le voir. Cela a joué contre nous. Alors que la presse était nettement plus positive que pour Rosetta…"

Avec La fille inconnue, ils changent un peu de registre avec une enquête policière. "Mais ce n’est pas un film de genre, car elle enquête en tant que médecin. À Cannes, nous serons tendus comme des joueurs de foot avant de monter sur le terrain. Mais aussi contents d’y être et impatients de découvrir les réactions." Avec, qui sait, peut-être un septième trophée à la clef…

Un palmarès, des flops

Pour les films primés à Cannes, bien plus que pour les blockbusters hollywoodiens, des critiques négatives peuvent très largement diminuer l’impact d’une récompense. La preuve avec le palmarès 2015.

Palme d’or : Dheepan. 662.000 entrées en France, c’est tout à fait correct. Mais les trois films précédents de Jacques Audiard avaient systématiquement franchi la barre du million. Preuve que le public a partagé l’avis des journalistes concernant le dernier quart d’heure totalement raté.

Des flops. 210.000 entrées pour The Assassin (prix de la mise en scène), 200.000 pour Le fils de Saul (grand prix du jury et futur Oscar du film étranger) ou The Lobster(prix du jury) et 11.000 à peine pour Chronic (prix du scénario) : c’est la bérézina pour les grands vainqueurs de 2015.

Les réussites. Le triomphe de l’an dernier est à mettre à l’actif de Vincent Lindon, prix d’interprétation pour La loi du marché. 975.000 personnes ont eu envie de l’applaudir en salle. Aucun autre film cannois n’a fait mieux. Mon roi (prix d’interprétation pour Emmanuelle Bercot) et Carol (prix d’interprétation ex aequo pour Rooney Mara) s’en sortent bien aussi avec respectivement 745.000 et 460.000 entrées.

Hors palmarès. Macbeth (88.000 tickets vendus, malgré la présence de Marion Cotillard), Marguerite et Julien (28.000 entrées) et le pitoyable Sea of trees de Gus van Sant (20.000 entrées : un chiffre ridicule) ont bu le bouillon, au contraire de Youth (400.000 spectateurs) et Mia Madre (470.000) ont attiré nettement plus de monde que la plupart des films primés. On vous le disait : pour les films cannois, l’impact d’une critique unanimement positive vaut toutes les récompenses.

© DH