Ken Loach a placé sa Palme d’or, Moi, Daniel Blake, dans un cadre politique bien au-delà du social.

"Un autre monde est possible et nécessaire." Cette déclaration de Ken Loach, au moment de recevoir sa deuxième Palme d’or dimanche soir pour Moi, Daniel Blake, a fait le tour du monde à la vitesse de la lumière. Reprise en chœur par les hommes politiques de tous bords, de Jean-Luc Mélanchon à Michel Sapin en France ou dans la liesse par tous les membres du Labour Party britannique.

Et pour cause : cette dramatique caustique égratigne sans nuance le système des soins de santé d’outre-Manche, uniquement préoccupé par les règlements absurdes à suivre à la lettre sans se soucier des individus en besoin d’aide et ainsi plongés dans la pauvreté.

"À Newcastle, nous avons été sidérés de constater que des milliers de personnes font la file des heures durant devant les banques alimentaires", a déclaré l’équipe du film. "Elles ne peuvent pas travailler pour des raisons médicales mais sont exclues du système parce que l’administration suit l’avis d’experts qui n’ont aucune formation médicale plutôt que celui des médecins."

Et le cinéaste de 79 ans de rendre responsables les "idées néolibérales qui entraînent des millions de personnes dans la misère tout en permettant à quelques-uns de s’enrichir honteusement."

Un discours qui fait mouche. Mais sera-ce pour autant suffisant pour "redonner de l’espoir" comme le souhaite Ken Loach ?

Les défavorisés, les exclus du système obligés de faire preuve de débrouillardise et de compter sur l’humanité des autres sont au cœur de son œuvre, de My Name is Joe à La part des anges, en passant par Sweet Sixteen ou Ae Fond Kiss, voire le savoureux Looking For Eric. Des longs métrages percutants, sans doute plus que Moi, Daniel Blake d’ailleurs, qui ont peut-être contribué en douceur à changer les mentalités sans provoquer pour autant une lame de fond.

Seul le temps dira si cette deuxième Palme d’or aura plus de succès et agira plus durablement sur les consciences. Tous les partis de gauche européens l’espèrent. Certains partis de droite aussi. Qui sait si cette fois-ci ne sera pas la bonne ? Après tout, certains chefs-d’œuvre, que nous détaillons ci-dessous, ont changé à jamais notre vision du monde et leur époque.


Apocalypse Now - 1979

© DR

Fort logiquement palmé d’or à Cannes, Apocalypse Now a complètement révolutionné le film de guerre. Et ringardisé les batailles héroïques dont Hollywood s’était fait une spécialité romanesque. Tout d’abord, il montre la guerre comme jamais personne avant, avec un cynisme et une maestria inouïs. Le tout, accompagné de la musique de Wagner sur fond de coucher de soleil. Mais dès qu’on quitte les images iconiques, c’est pour montrer les ravages mentaux irréversibles, et pas seulement physiques, provoqués par les combats. Désormais, la psychologie est indissociable des films de guerre.


Rosetta - 1999

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Les frères Dardenne sont peut-être rentrés bredouilles cette année de Cannes, ils n’en restent pas moins des figures majeures du Festival. Et du cinéma tout court. En 1999, ils décrochent la Palme d’or pour Rosetta. Avec leur caméra à l’épaule qui bouge comme dans un documentaire, leur manière de filmer au plus près d’Emilie Dequenne et leur sens du détail important, ils donnent un coup de fouet au cinéma social, sorti de sa mise en scène plan-plan. L’impact sera tel sur la société qu’un plan contre le chômage s’appelle Rosetta. Et aujourd’hui, même dans les téléfilms, on retrouve l’influence de leur technique cinématographique.


Et Dieu créa la femme - 1956

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Ce film sulfureux (pour l’époque) de Roger Vadim révèle une actrice de 22 ans, Brigitte Bardot. Qui devient aussitôt, par son effronterie et ses attitudes volontiers provocatrices, le symbole de l’émancipation des femmes mais aussi de la révolution sexuelle. Ce film marque le signal de départ d’une nouvelle époque, celle de l’évolution des mœurs et des grandes questions sur le sens de la vie.


Bowling for Columbine - 2002

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Double impact pour ce documentaire aussi personnel que percutant sur une tuerie dans un collège. Michael Moore appuie là où cela fait le plus mal aux USA, c’est-à-dire sur le ravage des armes. Et fait entrer le documentaire dans une nouvelle ère, celle de la subjectivité hilarante. Deux ans après Bowling for Columbine, il décroche, fait rare, la Palme d’or avec un autre documentaire, Fahrenheit 9/11.


Il faut sauver le soldat Ryan - 1998

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Personne n’oubliera jamais la scène de débarquement en Normandie, avec les soldats qui tombent comme des mouches sans même atteindre la plage et dont le sang rougit la mer. Une séquence de fureur ultraréaliste, magistralement filmée, qui ouvre la voie à une autre manière de filmer la guerre. Dans la manière de la percevoir, pour le public, il y a un avant et un après ce chef-d’œuvre de Spielberg.


Phila-delphia - 1993

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Couronné de deux Oscars (pour Tom Hanks et la chanson éponyme de Bruce Springsteen), Philadelphia a modifié la perception du sida dans la société. Premier film sur le sujet, il se centre surtout sur les discriminations dont est victime un brillant avocat, soudain relégué au rang de pestiféré du seul fait de sa maladie incurable. Cela a cassé bien des préjugés particulièrement tenaces au début des années 90.


Kramer contre Kramer - 1979

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L’histoire d’un père qui doit retrouver un boulot et aménager sa vie pour élever seul son enfant après que sa femme l’ait quitté puis qui doit se battre en justice pour continuer à en avoir la garde lorsqu’elle change d’avis a provoqué des débats de société partout dans le monde à la fin des années 70. À l’époque, la garde allait souvent à la mère. Ce film a sans conteste fait évoluer les mentalités sur la question.


Proposition indécente - 1993

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Ce film d’Adrian Lyne a mis en évidence l’émergence des valeurs matérialistes dans la société et même dans les relations amoureuses. Et a provoqué des débats enflammés sur le thème de la question centrale du film : pour sortir de vos dettes, accepteriez-vous que votre femme couche avec un milliardaire pour un million de dollars ? Plus d’un couple a dû divorcer après avoir été pris dans la polémique.