Jean Lefèbvre croyait boire " de l’eau teintée avec du thé" et non du genièvre dans la scène de la cuisine qu’Audiard voulait supprimer.

Un festival de bons mots. Voilà comment résumer Les tontons flingueurs, une des comédies les plus savoureuses de l’histoire du cinéma français. "Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît", "On ne devrait jamais quitter Montauban", "Faut reconnaître, c’est du brutal" ou les "bourre-pif" sont quelques expressions, parmi tant d’autres, entrées dans le langage courant.

Michel Audiard, à qui l’on doit toutes ces merveilleuses trouvailles de langage, craignait d’ailleurs l’excès de dialogues délicieusement délirants. Et prônait la suppression d’une scène mythique, celle de la cuisine. Celle où, assis autour de la table, Lino Ventura, Francis Blanche, Bernard Blier, Jean Lefèbvre et Robert Dalban s’attaquaient au "bizarre", au "vitriol", qui ne contenait pas que de la pomme. Pour une fois, Georges Lautner n’écouta pas le dialoguiste de génie, malgré son budget au rabais et les contraintes techniques de la séquence, la pièce ne mesurant en effet que quatre mètres sur trois. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Pour deux raisons. La première, purement scénaristique : la beuverie constituait l’élément clé pour situer le passé guerrier de tous les protagonistes et opérer un rapprochement entre les ennemis d’hier. L’alcool délie les langues et noue parfois des amitiés inattendues. La seconde relève de la cinéphilie : il s’agissait de rendre un hommage à Kay Largo de John Huston, un des films cultes de Georges Lautner qui contient une séquence assez semblable.

Aujourd’hui, cette séquence reste marquée par une anecdote qui en dit long sur la folie régnant à l’époque sur le plateau, malgré la peur de Lino Ventura de ne pas se montrer à la hauteur de ses partenaires, bien plus à l’aise que lui dans le registre comique et les improvisations. Dans les verres, le réalisateur avait fait verser "de l’eau teintée avec du thé." Mais Francis Blanche et Bernard Blier aimaient particulièrement faire des blagues. On n’a jamais su lequel a changé la boisson dans le verre de Jean Lefèbvre, mais alors qu’il croyait boire de l’eau cul sec, il se rendit compte qu’il s’agissait d’alcool ("À mon avis, ça devait être du genièvre", confiera-t-il plus tard) avec du poivre. L’effet de surprise et le taux d’alcoolémie associés, une larme se mit à couler de ses yeux. La prise, hilarante, fut gardée au montage. Georges Lautner fut vraiment inspiré de garder ce passage culte.