Le réalisateur namurois de 55 ans dévoile les coulisses du film-événement, Chez nous.

Les films-événements se succèdent à un rythme élevé en cette période de remise de trophées. Et Chez nous, de notre compatriote Lucas Belvaux, tient le haut du pavé polémique. Grâce, mais pas seulement, aux déclarations incendiaires du Front National, sur base de la seule bande-annonce. Et même si c’était le but escompté par le cinéaste namurois en dévoilant les techniques d’un parti d’extrême droite pour lisser son image, le résultat dépasse toutes ses espérances. Partout où il sort, le recrutement d’une infirmière qui veut faire bouger la société suscite des débats intenses.

“Je croyais que le FN serait plus malin et éviterait de me faire autant de publicité. Seule la brutalité des termes m’a surpris. Je ne l’avais pas compris tout de suite, mais la réaction extrêmement violente était destinée uniquement à ses électeurs, pour dire ce qu’ils devaient penser du film même sans le voir. C’est une vision totalitaire des rapports humains. Eux n’iront peut-être pas le voir et c’est dommage, mais les autres réfléchiront sur les méthodes qui banalisent et théorisent le discours raciste. Juste en modifiant le vocabulaire. Aujourd’hui, on ne profère plus d’insulte mais on parle de jihadistes, communautaristes ou sectaristes. Le concept de laïcité, inventé pour assurer la liberté de toutes les croyances, est aussi retourné en une sorte de glaive pour taper sur les musulmans, par exemple.”

La surprise vient de la forme : c’est un vrai thriller...

“Il ne fallait pas que ce film devienne une thèse. Il fallait aussi du spectacle. Et historiquement, le film noir a toujours permis de parler de la société avec un regard politique et divertissant.”

Pourquoi avoir rendu l’infirmière, campée par Emilie Dequenne, aussi sympathique ?

“C’est la perversité de ce type de discours : il parvient à toucher des gens généreux et sympathiques. Et à attraper des personnes de l’opposé politique avec des valeurs généreuses. Beaucoup d’élus du FN viennent de la gauche ou de l’action syndicale. Mais saviez-vous que 27 % des élus du Front national aux dernières élections municipales françaises ont démissionné de leurs fonctions et du parti dans les six mois après leur élection ? Parce qu’on leur demandait juste de voter comme le parti autocratique avait décidé, sans discussion possible. Souvent, ce sont de braves gens, qui voulaient changer la société, qui se sont rendu compte qu’on les avait instrumentalisés. Et au bout d’un moment, ils craquent, même s’ils s’étaient engagés sur un discours populaire.”

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Les élites sont souvent au centre des critiques...

“L’extrême droite cherche toujours des boucs émissaires pour canaliser la colère des gens sur ce qui l’intéresse et fracturer la société pour récupérer les morceaux. Les immigrés sont souvent en première ligne. Mais aussi les élites. Un mot qui signifie, selon les cas, un élu, un artiste, tous ceux qui ne sont pas d’accord en fait. Dans mon film, on n’évoque pas l’antisémitisme. Et pourtant, sur les réseaux sociaux, il y a un nombre invraisemblable de posts antisémites et de caricatures des années 30 à propos du film ! C’est incroyable.”

Chez nous traduit bien le rejet, en bloc, de la politique...

“C’est un parti qui ne prospère que sur les faiblesses et erreurs des autres. Si la démocratie était forte, l’extrême droite serait négligeable, cantonnée à un noyau dur nazi qui a intérêt à se faire discret. En revanche, dès que les démocrates reculent sur les principes, sont un peu flous sur les valeurs et échouent économiquement, cela redémarre comme une traînée de poudre car les gens sont en colère et ont peur. Ils veulent donc se venger de ceux qui les ont trahis , entre guillemets.”

Vous attaquez aussi les médias qui accueillent souvent la leader du Bloc Patriotique…

“Les médias doivent faire de l’audience et se vendre. Or, les leaders d’extrême droite sont des bons clients. Ils font des déclarations spectaculaires, que personne d’autre ne dit parce qu’elles sont fausses. C’est du marketing et donc plus rigolo à regarder parce qu’il y a des jeux de mots ou des engueulades du journaliste. Cela fait donc plus d’audience que lorsqu’un politique vient parler d’économie très précisément. Finalement, tout ça amène à réfléchir à notre responsabilité individuelle.”