Karl Zéro signe un film corrosif sur le président français

BRUXELLES Pendant plus de 10 ans, il a pratiqué l’art de la satire politique dans Le vrai journal, sur Canal +, où il mettait les politiciens dans les situations les plus incongrues grâce à moult effets spéciaux. Avec Dans la peau de Jacques Chirac, il n’a pourtant retouché aucune des images d’archives qui composent l’entièreté du film. Mais il a usé d’un autre stratagème : nous faire entendre, grâce à une voix off réalisée par Didier Gustin, ce que pense vraiment l’hôte de l’Elysée. Et ce n’est pas triste…

D’où vous est venue l’idée de vous glisser dans la peau et surtout la tête de Chirac ?

“Au départ, on voulait faire un film à la Michael Moore. Mais comme il a reçu la Palme d’Or et que, tant pour moi que pour mon coréalisateur Michel Royer, il était hors de question d’apparaître comme des sous-Michael Moore, on y a renoncé. Et c’est là qu’a germé l’idée de montrer Chirac raconté par lui-même. On a donc d’abord demandé à l’Elysée… qui ne nous a jamais rappelés (rires). On a donc ensuite contacté Didier Gustin… qui lui par contre nous a rappelés. Pour que les dialogues sonnent juste, on a aussi engagé Eric Zemmour, qui a écrit deux livres sur Chirac.”

Vous avez visionné combien d’heures d’archives ?

“Environ 1.000 heures. On ne voulait pas se contenter de ce qui était le plus connu. On n’a pas cherché à faire un bilan du chiraquisme, on voulait faire un portrait de l’homme. Un peu comme on ferait une bio d’un personnage, sauf qu’au lieu d’engager un acteur, on a utilisé le vrai Chirac. Même si Jean-Pierre Marielle sans moustache aurait été pas mal (rires).”

La réussite du film repose beaucoup sur la voix de Didier Gustin. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne fait pas une caricature de Chirac, comme beaucoup d’imitateurs…
“Gustin a un grand talent : lorsqu’il imite, on oublie que c’est lui qui parle. On entend vraiment le personnage. Pour moi, c’est un vrai imitateur. On a réellement l’impression d’entendre le Chirac d’aujourd’hui qui se confie. Gustin porte vraiment le film.”

Vous pensez que Chirac est lucide sur son bilan ?

“On serait surpris par ça. Lors d’une réunion, il a déclaré : Je vais vous étonner par ma démagogie. Il a beaucoup de lucidité. Il ne croit pas en une mission historique. C’est quelqu’un qui est fait pour conquérir le pouvoir, mais pas pour l’exercer. Il n’a pas de ligne politique. Ce qui l’intéresse, c’est de gagner les élections. Je compare parfois Chirac à Belmondo. Tous deux font leurs cascades eux-mêmes, sauf que chez Chirac, ce sont des cascades de cynisme et d’amoralité.”
Ce n’est pas néanmoins facile de tirer sur un homme en fin de règne ? Il n’aurait pas fallu le faire plus tôt ?
“On a commencé à travailler sur le film il y a deux ans. À l’époque, il n’était pas en fin de règne. Mais on a passé une année rien que pour trouver un distributeur. Les gens ont peur de s’attaquer au président. L’Elysée, c’est sacré. C’est plus fort que le Palais royal en Belgique. C’est un mélange curieux d’ancien régime et de Securitat de Ceausescu. Certains producteurs ont refusé par peur de contrôle fiscal !”

Vous savez si Jacques Chirac a vu le film ? Vous avez eu des retours de l’Elysée ?

“Là, on est sur écoute et vous-même, vous allez avoir un accident en quittant cette interview ! Plus sérieusement, on peut imaginer que sa fille, Claude, a vu le film. Je parie qu’elle a filmé dans la salle avec son caméscope et qu’elle va le mettre sur Internet pour nous embêter !”
Les premiers chiffres du film en France sont très moyens…
“Non. En fait, les résultats sont supérieurs à ce qu’on escomptait. On va rentrer dans nos frais. Vous savez, il n’y a pas beaucoup de films où on peut garantir aux gens qu’ils vont rire !”