Disney vient-il d'enterrer le cinéma de papa ou, tout du moins, son modèle économique actuel ? Beaucoup se posent la question après l'annonce surprise faite cette nuit par son CEO, Bob Chapek. Après des mois de reports dus au covid-19, Mulan, annoncé initialement en salle le 27 mars, va finalement zapper la case cinéma pour être proposé aux 60,5 millions d'abonnés de Disney + dès le 4 septembre. Mais pas gratuitement. La firme aux grandes oreilles, qui vient de perdre 5 milliards de dollars en raison de la fermeture des parcs, de ses services de croisière et des multiplexes, ajoute un service payant à sa plateforme de streaming. Les familles devront donc débourser 29,99 dollars supplémentaires pour visionner le remake du dessin animé dans leur salon. Un prix fort élevé (l'abonnement revient à 5,99 dollars ou euros par mois sur base annuelle), très au-dessus de ce que le public désire payer en VOD (moins de 10 dollars selon une enquête récente), mais tout à fait raisonnable pour une famille de quatre personnes ou plus.

Une véritable catastrophe pour les cinémas, déjà privés de blockbusters depuis le mois de mars et qui perdent ainsi une des dernières grosses superproductions attendues cette année. Même si la situation n'est pas très claire pour tous les pays. Dans les contrées non desservies par Disney +, Mulan devrait être proposé sur les grands écrans... pour peu que les salles soient ouvertes. En Belgique, la plateforme n'est attendue que le 15 septembre. Le film sera-t-il montré sur les grands écrans ou bien faudra-t-il attendre le lancement du nouveau média une dizaine de jours plus tard ? Cela n'est pas clair pour l'instant. Disney Belgique nous a répondu que la société "travaille pour l'instant sur les détails concernant les sorties, les marchés spécifiques, les prix..."

Pour beaucoup, alors que Scoob ou Trolls World Tour avaient déjà zappé la sortie en salle, cette décision de Disney marque l'avènement d'une nouvelle ère et préfigure l'avenir du 7e art. Sur les réseaux sociaux, beaucoup s'inquiètent déjà de savoir si le spin-off consacré à la Veuve Noire, Widow, ne subira pas le même sort. Bob Chapek s'est montré rassurant à ce sujet, mais sans nécessairement convaincre tout le monde. "Nous sommes ravis de pouvoir proposer Mulan à nos abonnés qui l'attend depuis longtemps, très longtemps, a-t-il déclaré. Mulan est un cas ponctuel. Cela dit, nous trouvons très intéressant d'être capables d'apporter une nouvelle offre à 29,99 dollars. Cela nous apprendra quelles seront les conséquences en termes d'augmentation des abonnements à la plateforme mais aussi sur le nombre de transactions que nous pouvons réaliser en VOD." En clair, cela permettra d'évaluer si cette stratégie peut se révéler encore plus payante que celle adoptée jusqu'à présent.

Un coup de jeu d'échecs qui ne doit rien au hasard. Disney vient d'enregistrer de grosses pertes à cause de covid, les reports de sorties coûtent des fortunes (il faut chaque fois refaire les affiches, recommencer les campagnes marketing, ce qui gonfle dangereusement le budget, déjà énorme à la base, de 200 millions de dollars) et en utilisant la VOD sur son propre service de streaming, Disney s'assure 100 % des recettes au lieu de 50 % (sur des tickets bien moins chers) du box-office. Même si en neuf mois, Disney + a atteint son objectif fixé pour l'horizon 2024, 60,5 millions d'abonnés ne suffiront pas pour égaler les recettes mondiales globales des longs métrages ces dernières années, mais ils pourraient permettre de réaliser des bénéfices nets assez proches. Et, surtout, la nouvelle formule, certes risquée, devrait donner un coup de boost supplémentaire à Disney +. Or Disney ne cache pas son envie d'augmenter son offre directement aux spectateurs. Avec ses différentes plateformes payantes (Hulu, ESPN +, etc.), le géant dépasse déjà les 100 millions de souscripteurs. Et il compte lancer en 2021 un nouveau service de streaming, Star, qui ne proposera pas de contenus originaux mais des programmes venant d'ABC Studios, Fox Television, FX, Freeform, 20th Century Studios et Searchlight.

La stratégie digitale prend de plus en plus forme. Le visage des salles de cinéma devrait s'en trouver fortement modifié. Avec, probablement, un virage vers plus de confort et, surtout, une programmation axée sur la cinéphilie plutôt que sur les grands spectacles.