Sous ses airs de benêt à la crème, il était un artiste sensible et authentique. Evocation d’une vie trop courte

BRUXELLES Naïf et empoté, ahuri et débonnaire, poltron mais toujours trop mignon et finalement pas si bête. Disparu à 53 ans il y a juste 30 ans (le 23 septembre 1970), Bourvil reste le saltimbanque le plus authentique qu’ait connu la douce France. Et ça, c’est à ses origines paysannes qu’il le devait.
Né à Pretot-Vicquemare le 27 juillet 1917, André Raimbourg aurait dû devenir instituteur. Mais ne tarde pas, à la grande déception de ses cultivateurs de parents, à abandonner la voie de l’enseignement pour tâter du piston et de l’accordéon, se produire dans les bals populaires et être accessoirement commis boulanger à Saint-Laurent-en-Caux. A 20 ans, il monte à Paris pour le service militaire et se présente à différents crochets avec la ferme intention de devenir un comique de la chanson façon Fernandel, son idole. Au lendemain de la guerre, le dadais de la farce continue à camper, dans les cabarets de la capitale, des personnages fleurant bon sa Normandie natale et, grâce à Jean Dréville, fait ses débuts au cinéma dans La ferme du pendu. Avant, dès 1950, d’enchaîner les rôles (Seul dans Paris, Les Trois Mousquetaires, Le fil à la patte, Le bossu, Le Capitan) et, en 56, de décrocher le Prix d’interprétation masculine à Venise pour sa prestation dans La traversée de Paris. `Le film qui a le plus influencé ma carrière´, dira-t-il plus tard.
Parmi les autres longs métrages où l’apparent idiot du village rafla l’affection du grand public, on notera Le chanteur de Mexico (avec Annie Cordy), Le miroir à deux faces (avec Michèle Morgan), La jument verte, Le jour le plus long, La cuisine au beurre, Les grandes gueules (avec Lino Ventura) et, évidemment, Le corniaud (65) et La grande vadrouille (66), avec ce drôle de compère de Louis de Funès. N’oublions pas que Bourvil fut aussi le papa de Salvatore Adamo dans Les Arnaud, en 1967.
En plus d’avoir beaucoup de succès dans les salles obscures et une vie personnelle épanouie (il était marié depuis 1938 et le père de deux enfants), le tendre ne délaissa par ailleurs jamais sa passion pour la chansonnette. Lui qui, en 49, avait créé l’inénarrable Tactique du gendarme pour Le roi Pandore et, la même année, fut engagé par Marcel Pagnol pour reprendre le rôle de Fernandel dans Le rosier de Madame Husson est ainsi responsable – rappelons-le – de la célèbre Salade de fruits (59), du grivois Pouet Pouet (68) et de l’hilarante parodie de Je t’aime moi non plus, duo avec Jacqueline Maillan enregistré quelques mois avant la tragique disparition de l’adepte de l’eau ferrugineuse…
Rongé par un cancer depuis 1967 (pendant qu’il tournait Le Cerveau de Gérard Oury, il se fit opérer d’un kyste à l’oreille et son chirurgien lui avoua qu’il était atteint de la maladie de Kahler), Bourvil continua à sauver les apparences en participant à La grande lessive de Jean-Pierre Mocky, l’émouvant Arbre de Noël de Terence Young (avec William Holden) et Le Cercle Rouge de Jean-Pierre Melville.
Lorsqu’il annonça à tous qu’il n’en avait plus pour longtemps, celui que Coluche aurait pu compter parmi ses gentils enfoirés reçut un soutien unanime. Le metteur en scène Marcel Camus, qui lui offrit son dernier film – et quel film puisqu’il s’agit du Mur de l’Atlantique! renonça en effet à des prises de vues en décor naturel (dans la Manche) et ne travailla qu’aux studios d’Epinay, tout ça pour permettre à son frère d’élection de pouvoir suivre ses séances de radiothérapie. Lorsqu’il souffrait trop, ce dernier allait s’enfermer un moment dans sa loge et, quand il en ressortait, ses partenaires ne se doutaient de rien tant son sourire était radieux.
On ne doit plus le souligner, mais la modestie de Bourvil n’avait d’égal que son talent, un talent qu’on a toujours un plaisir fou à retrouver.