Dans le court texte d'introduction qui présente les membres du jury de ce 42e festival de Deauville, Eric Elmosnino ("Gainsbourg, vie héroïque"), a ces mots terribles: "Le cinéma permet d'exprimer des choses personnelles, mais ça ne guérit de rien. Le personnage prend sa place, c'est lui qui t'envahit et quand c'est fini, tu te retrouves à nouveau seul. Ce métier est un va-et-vient entre de grandes aventures et la solitude…"

"Pourquoi dites-vous que ce sont des mots terribles?", s'étonne-t-il en s'allumant une cigarette. "Ce qui est magnifique, c'est qu'on peut sûrement panser les blessures des autres, de ceux qui regardent, mais pas les nôtres. Ce qui est drôle, c'est que je pensais ça depuis assez longtemps et, il n'y a pas longtemps, j'ai vu un documentaire sur Gad Elmaleh qui est allé tout recommencer à zéro aux Etats-Unis. A un moment, il discute avec Woody Allen, qui lui dit exactement ça… D'abord, il lui demande ce qu'il vient faire là. Parce qu'il y aura un après et ce sera quoi? Tu rentres chez toi et tu manges des nouilles. T'as toujours ton rhume, tes tracas. C'est exactement ça, la vie d'un acteur", sourit-il. "Je ne sais pas si c'est pour désacraliser un peu tout ça que j'ai dit ça. C'est la réalité, surtout…"

Mais, du coup, qu'est-ce qui a poussé le jeune homme qu'il était à choisir ce métier? "Parce que je ne savais rien faire d'autre, je pense. C'était plus fort que moi et ce n'est même pas moi qui ai décidé. A un moment, je me suis rendu compte - ou on s'est rendu compte pour moi - que c'était là que devait être ma place." On? "Ca a commencé quand par un hasard, ou une rencontre, tu débarques dans un cours de théâtre. D'un coup, il suffit du regard qu'une personne va poser sur toi pour que ça change tout."

Ce regard-là, bienveillant, encourgeant, il le situe du côté de ses 18 ans. "J'ai eu la chance de me retrouver face à quelqu'un qui m'a dit que je n'avais aucune conscience de ce que je faisais, mais que j'avais quelque chose à faire à cet endroit-à. C'est parti comme ça…"

Pendant 25 ans, c'est sur les planches, auprès de grands metteurs en scène (du théâtre subventionné) qu'il va faire ses armes. Son visage, pourtant, ne disait pas grand-chose au grand public. Puis est venu le rôle de Gainsbourg, dans le film de Joan Sfarr, en 2010 et le cinéma l'a happé. "Pendant vint-cinq ans, j'ai goûté à quelque chose de formidable. Je n'ai fait quelques petites choses au cinéma". On lui rappelle en riant qu'effectivement il a joué dans "A nous les garçons", en 1985 et ça le fait beaucoup marrer. "C'est un super souvenir d'ailleurs. Mais après, le théâtre était vraiment mon truc. Toutes les petites petites possibilités de cinéma que je pouvais avoir, avec des réalisateurs qui m'avaient vu au théâtre et qui avaient envie de me faire faire des trucs au cinéma, dès que j'arrivais on me disait "Ah ouais, Elmosnino, vous êtes vraiment un grand acteur… de théâtre". Je savais déjà que je pouvais me lever et partir. Donc, j'en avais fait presque un peu mon deuil."

Frustré? Un peu, concède-t-il. "Mais j'avais 45 ans et cette conjonction un peu miraculeuse est arrivée. Simplement, j'avais un peu la gueule de Gainsbourg, les producteurs n'étaient pas frileux. Du coup, je suis devenu visible. Et tout est arrivé: comme dans ce métier, les décideurs n'ont pas forcément une imagination débordante, d'un coup, on me proposait enfin des choses. Après, il y a aussi une logique économique que je comprends très bien. Là, j'en ai bien profité, pendant quatre ou cinq ans."

Aujourd'hui, avec beaucoup de clairvoyance, il avoue être plus attentif, et lire un peu mieux ce qu'on lui propose. "J'y suis sans doute parfois allé pour de mauvaises raisons, pour bien gagner ma vie, pour rencontrer des acteurs qui me faisaient rêver. Mais j'assume. Et même encore aujourd'hui, je ne suis pas à l'abri d'une connerie."

A la télévision, cette année, on l'a découvert dans "Box 27", l'histoire d'un père, qui perd son boulot, sa vie sociale, et qui se voit contraint à survivre avec son fils dans un box de garage. "Ca m'a parlé, aussi parce qu'il n'allait pas dans le pathos. Voilà bien un projet qui m'a plu. Mais télévision, cinéma, peu importe…"

Membre du jury présidé par Frédéric Mitterrand et très assidu aux projections, à mi-parcours, le constat du comédien est que "l'Amérique va mal. Que les gens sont seuls. Mais est-ce que c'est seulement l'Amérique? Je ne pense pas… Parfois, j'ai un peu envie de ville, de taxis jaunes et de sirènes. Mais je ne me dis pas que le cinéma français ne pourrait pas faire ça. C'est vrai pour des block-buster, mais pas pour ces films indépendants qui pourraient tout aussi bien prendre pour cadre l'Europe ou la France".

A dire le vrai, c'est parce qu'il était libre ces dix jours, qu'il aime (il a tourné dans "Hôtel Normandy", de Charles Nemes, en 2013) la région et que… "c'était pas trop loin de chez moi", qu'il a accepté, rigole-t-il. "Chaque fois que j'ai été invité dans des festivals assez loin, j'ai décliné. Et puis, je n'aime pas trop parler anglais. Là, j'ai vu qui était dans le jury et j'avais envie de passer du temps avec eux. Pour le cinéma américain, je me sentais légitime, j'avais des références. Parce qu'il y a quand même une forme de responsabilité: donner un prix, ce n'est pas rien."

En recevoir un non plus, ce n'est pas anodin. Il en sait quelque chose, lui qui a reçu le César du meilleur acteur pour son personnage de Gainsbourg. "Ca change des choses sur la visibilité, oui. Sur la responsabilité, non. Par contre, c'est un moment fort. Ca a quelque chose de très infantilisant, mais au sens très agréable. Quand on te fait un bisou, on te prend dans les bras, on te donne un cadeau… C'est l'école, quoi. Mais ça n'a rien changé sur ma manière d'arriver sur un plateau. J'ai toujours peur, et même de plus en plus."

Il s'étonne qu'on s'étonne. "Moi, je me rappelle quand j'étais jeune, que j'étais dans mon inconscience, mon insouciance, je voyais les vieux acteurs qui me disaient qu'ils avaient de plus en plus le trac. Et ben j'y suis. Je le deviens, quand même, le vieil acteur…"

Mais comme il est arrivé tard sur grand écran, "on a encore un peu l'impression que je suis un jeune acteur", s'amuse-t-il. "Il y a comme encore quelque chose de frais. Ca, c'est assez génial, parce que ça a comme donné une forme de fraîcheur et de virginité. Y compris dans mon jeu. Ca a régénéré quelque chose. C'est une nouvelle vie d'acteur qui a commencé pour moi."