La passion Luchini au Fiff à Namur

NAMUR Ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les mots, les phrases dont il épouse les attentes, les soupirs, les profondeurs, les mystères. Tantôt bouffon frénétique, survolté, tantôt mystérieux, fragile et tendre. Bref, génial. Son sens de l'improvisation et de la repartie a fait mouche, hier. Alors qu'il éblouit dans la Fille de Monaco avec Louise Bourgoin et à l'occasion de son passage au Théâtre de Namur pour son spectacle Le Point sur Robert, l'acteur s'est prêté hier, à l'exercice face public. Il devait parler de cinéma. Mais c'est de théâtre qu'il a surtout imprégné le Festival du film ...

"On ne peut apprendre son métier qu'au théâtre. Je n'aurais pas pu jouer Confidences trop intimes, les films si je n'avais pas eu une expérience profonde depuis 20 ans au théâtre. La même scène au cinéma ne demande pas d'être physiquement impliqué dans son propos."

Comme à son habitude, il se rembobine, avec sa mémoire prodigieuse, à chaque détour de sa pensée, ses citations préférées : de Céline à Nietzsche en passant par Jouvet. "Quand je passais des moments difficiles d'insomnie, je travaillais, la nuit, des textes. Et je m'endormais sur Les femmes savantes. Si le fait de formuler une phrase de Rimbaud ne te met pas en euphorie, si tu fais ce métier pour affirmer ton moi, faut pas faire ce métier."

Comme dans les histoires d'amour

Et Luchini d'éructer sur le théâtre subventionné en France, la télé, Ségolène Royal...

"Je ne ne pense pas que le théâtre va changer les classes sociales en France. Pourquoi aurait-on la parole divine. Pourquoi un acteur viendrait faire des choses par générosité ? Les acteurs du théâtre subventionné en France affirment que la société a besoin de rêver et qu'ils sont les incarnations de ce rêve, c'est d'une arrogance démente. Je ne vais pas en tournée pour illuminer le public, de grands auteurs. J'aime les grands auteurs, j'aime jouer au théâtre et j'aime partager avec le public ce moment religieux qui s'appelle la représentation. Je ne veux pas sauver personne, je ne peux rien donner à personne. C'est comme dans les histoires d'amour : j'ai découvert à 55 ans : je n'ai rien à donner que ma peine. J'ai découvert dans ma vie que dès qu'une femme avec qui j'ai une histoire commence à attendre des choses, ce n'est pas possible. Donc je n'entame plus rien. Je n'ai plus qu'une vie totalement banale, morne, plate et tranquille, comme disait Flaubert, dont les phrases sont des aventures."

Fabrice Luchini avoue déserter les plateaux de télé : "À la télévision, n'accepte pas le registre de l'élaboration d'une pensée. La télévision te condamne à être dans le spectacle. Si tu refuses, tu parais boudeur ou prétentieux. Je n'y vais plus. Quand tu sors de là, tu es sale. La télé est descendue encore plus bas qu'il y a dix ans."

Et Luchini de déclarer son amour au public namurois qui le lui rend bien : "Depuis 1970, j'étais un acteur heureux jusqu'à ce qu'en 1990 je suis passé de la marginalité à l'acteur vedette. Et depuis lors, le coup de bol incompréhensible, c'est que j'ai dédié ma vie au théâtre et ça n'a été que des succès avec des auteurs gigantesques. J'ai fait aussi des films qui ont tous marché un peu. Ce qui fait que je ne suis pas dans la marginalité et je ne suis pas non plus dans le système spectaculaire de l'acteur à la Jugnot qui est obligé de faire 8 millions d'entrées. Moi qui étais petit coiffeur, c'est un miracle dans ma vie ! C'est Céline qui m'a donné mes lettres de noblesse. On peut me haïr, ne pas m'aimer. Mais on ne peut pas dire que je ne sais pas dire Céline, que je n'ai pas été le premier à mettre de grands écrivains au théâtre. Je peux jouer en creux, en improvisation. Je suis génial ? Je ne sais pas. Mais je connais mon métier."





Propos recueillis par A.-F. Somers



© La Dernière Heure 2008