Claude Berri voulait à tout prix adapter Jean de Florette et Manon des sources. Il y parvint, contre vents et marées.

"La vie est une aventure." Ce credo, une phrase de Marguerite Duras en fait, Claude Berri l’appliquait aussi bien à sa vie qu’à ses films. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui encore, sept ans après sa disparition, il manque tant au cinéma français. Lui, il était prêt à tout miser sur un projet auquel il croyait. Tout son argent avait été englouti dans Tess, le bijou de Roman Polanski qui a failli le ruiner. Un pari qu’il était prêt à prendre à nouveau avec l’adaptation de Jean de Florette et de Manon des sources de Marcel Pagnol.

Pendant dix ans, il tente de convaincre Jacqueline Pagnol de lui céder les droits d’adaptation cinématographique. En vain. Son entourage l’encourage à renoncer à ce projet : Marcel Pagnol n’a plus la cote dans les années 70 et 80, le public gavé de grosses productions américaines n’est plus vraiment attiré par les films avec l’accent provençal et ce projet réclame de très gros moyens. Bref, tous les signaux sont au rouge. Mais Claude Berri est plus têtu qu’un troupeau de bourriquets. Rien ne peut le détourner des livres pour lesquels il a eu un coup de foudre. "Au moment de faire Jean de Florette, que je devais coproduire avec Gaumont, ce sont eux, les gens de Gaumont, qui ont eu peur du coût du film, expliqua-t-il plus tard. Ce qui fait que je me suis dit : Combien vaut Renn Productions, aujourd’hui ? Vingt millions ? Bon, eh bien, peut-être que le film peut perdre vingt millions, mais j’ai envie de le faire. Je ne me suis pas dégonflé parce que j’avais envie de faire ce film."

Jacqueline Pagnol, elle non plus, ne change pas d’avis, malgré un scénario de Gérard Brach (Le nom de la rose) d’une grande fidélité aux romans. Elle veut d’abord voir Yves Montand dans le rôle du Papet avant de donner son accord. Le hic, c’est que Montand ne veut pas du rôle. "Ça m’embêtait un petit peu de rentrer dans un personnage de 10 ans plus âgé que moi, disons, un réflexe de coquetterie", expliqua-t-il. Claude Berri insista pour qu’il fasse quand même un essai. Et dans le costume, Yves Montand eu un coup de cœur pour le Papet. La production pouvait commencer. Gérard Depardieu était d’accord pour jouer le Bossu, mais il restait à trouver Ugolin. Berri rêvait de Coluche. Mais ce dernier n’était pas tenté. Il exigea un cachet colossal (10 millions de francs français), bien trop élevé. Claude Berri se rabattit alors sur Jacques Villeret. Mais là, c’est Yves Montand qui s’y oppose. Et propose plutôt Daniel Auteuil. Un risque : jusque-là, il n’a tourné que des comédies pas trop reluisantes. Mais l’affaire se conclut.

Pendant neuf mois, l’équipe tourne les deux volets du film, notamment à Riboux, un petit village dans lequel est située la ferme de Jean de Florette. Claude Berri y fait venir des oliviers de grande taille, fait repeindre les poteaux ou certains rochers, et pourtant, le village n’est pas crédité. À la demande expresse de la maire, qui tient à la tranquillité de ce petit coin de Provence tout en bout de route de 35 habitants à peine.

Soucieux du détail (Emmanuelle Béart sera contrainte de faire un stage avec des chèvres…), Claude Berri dépense sans compter. 110 millions de francs français, soit un peu moins de 20 millions d’euros. Pharaonique pour l’époque. Mais avec un triomphe à la clef : Jean de Florette et Manon des sources deviennent les plus grands succès français de 1986, avec 7,2 millions et 6,6 millions d’entrées. Très loin devant les 4,9 millions de Rocky en France. Daniel Auteuil décrocha le César du meilleur acteur pour Jean de Florette et Emmanuelle Béart, celui du rôle secondaire pour Manon des sources. Yves Montand, qui ne fut que nominé, avait eu du flair.