L'Oscar Blues de The Artist, voilà ce qu'il a connu ces dernières années. "Faire le con" avec Brice de Nice 3 (en salle ce mercredi) lui a permis de remonter la pente.


On n'imagine jamais les clowns tristes, les humoristes déprimés, les stars s'effondrer après une consécration. Et pourtant, c'est exactement ce qui est arrivé à Jean Dujardin, victime d'un "Oscar Blues" après son triomphe avec The Artist en 2012. Un mal-être qu'il n'a pu combattre que par l'humour, en renouant avec les raisons mêmes de ce qui lui a donné envie de devenir comédien, donc en redevenant Brice de Nice. Ce dont il nous a parlé longuement, un verre de rosé à la main.

© Mandarin Production

"J'étais très mal à ce moment-là, physiquement. Je me sentais mal dans mon corps. Après tout ce bordel, je ne m'amusais plus. Je sentais que je devenais triste. Quand je voyais mon regard, il n'était plus malicieux, il n'y avait plus de lumière. Je m'ennuyais mais seul un ami peut te dire que tu es triste, que tu te lamentes, que tu te complais dans cette tristesse et qu'il faut arrêter. Il m'a dit : Viens, on fait Brice. C'est comme ça que c'est parti. Brice, je voulais le laisser là où il était. Mais c'était le petit bout de la pelote de laine qu'on tirait. On s'est dit que si jamais ça venait, on continuait. Et puis, on a dit une connerie, deux conneries, trois conneries, on a trouvé un thème, un deuxième, un troisième. Un pote est venu ajouter des idées, cela a gonflé, enflé, et on s'est dit : qu'est-ce que c'est chouette à écrire comme histoire. Qu'est-ce que c'est joyeux, qu'est-ce que la vie est plus joyeuse quand on commence à imaginer Brice dans telle ou telle situation. Ce personnage m'a créé en 1996, quand je l'ai créé dans les bars, il m'a suivi, en 2005 il était là, en 2016 il est là et peut-être qu'il sera encore là en 2026 et je me suis dit ; c'est incroyable que ce personnage me reconvoque. C'est lui qui me reconvoque : j'étais parti pour l'oublier. Il m'a permis de réaliser que je ne m'amusais plus. En fait, je me faisais chier. Je commençais à me demander comment on avait envie de me voir, ce qu'on attendait de moi. Et c'est la pire des conneries. Pourquoi une intelligentsia devrait décider de ce que je dois faire ou pas ? La plus mauvaise critique que je peux lire sur Brice, c'est : Qu'est-ce que c'est que cette pantalonnade ? Dujardin, qui était parti sur Hollywood et qui devait faire du cinéma d'auteur, qu'est-ce qu'il va faire là-dedans ? On peut critiquer mes films. C'est normal. Elle doit exister pour les films. Mais ne critiquez pas mes choix. Je ne vous fait pas chier, je ne prends pas votre stylo quand vous écrivez. Alors, ne critiquez pas mes choix. Ne me donnez pas de leçon : ça m'insupporte. C'est à charge, contre moi, pas contre mon film, donc j'avais raison de le faire."

Cette remarque, on l'entend pourtant...

"Bien sûr. Tout le monde, ou presque, a dit que j'avais fait The Artist et que j'avais eu l'Oscar. Et alors ? Parce que j'ai l'Oscar, je dois mourir ? Je dois crever avec un noeud papillon et être le gendre de la belle-famille, très élégant, qui dit toujours bonjour et des phrases très propres ? Non ! J'ai envie de mettre les doigts dans la prise, de faire le con, c'est ça qui m'amuse. J'ai envie de casser le jouet. Cela me rend vivant."

© Mandarin Production

Le titre du film, c'est un piège à cons ?

"C'est génial quand je demande à quelqu'un s'il a aimé le deuxième film et qu'il me dit : oui, oui... (rire). Ce type me ment ! C'est un truc de porc. Mais au-delà de la vanne, pour moi, passer du un au trois, cela a du sens. J'aurais fait le deuxième film deux ans après, on aurait fait une franchise et on aurait été très malhonnêtes. On aurait fait un coup financier. Je n'ai jamais fait de coup de thunes. Je n'en ai jamais eu besoin. En passant du premier au trois, j'annule ce coup. C'est un vrai désir, le trois, voilà ce que ça veut dire."


Cela résume bien le film...

"Oui, c'est con, absurde, cela n'a pas d'autre prétention que d'être con. Moi, je suis complètement à ma place avec ce film. Je me trouve légitime de le faire. Si on me comprend bien, si on me connaît bien, si on s'intéresse un peu à moi, on sait que c'est normal que je fasse ça. Je le gueule depuis deux ans : je n'ai pas voulu faire carrière au Etats-Unis, non je ne me prends pas au sérieux. Je le disais déjà avant, mais tout le monde pensait que c'était une posture. Alors, au lieu de le dire, je l'ai fait. Pour qu'on comprenne, par Brice, que mon plaisir est intact. Je crois que ça se voit : je me suis amusé. C'est comme ça que je conçois mon métier. Je ne suis pas un acteur, je suis mortel. Je suis peut-être à la moitié de ma vie. Je pense souvent à ça. Ce n'est pas morbide ni négatif. J'ai 44 ans, je vais peut-être vivre jusque 75, 80 ans. Au mieux 95 ans. C'est proche en fait. Tout va tellement vite. Je l'ai entendu par les anciens : ne t'en occupe pas, amuse-toi, plante-toi mais amuse-toi. Je ne suis pas né pour me faire chier ou plaire à telle ou telle personne. Je ne suis pas né pour être un grand acteur. Je sais que je ne le suis pas, que je ne sais pas tout jouer. Il y a des choses que je devine, je travaille à l'instinct, mais je suis toujours très honnête. Et parfois, je me mets en vacances. Avec Brice, je suis en vacances de moi-même, du milieu du cinéma. Je sais qu'on va me regarder de travers, mais cela m'amuse assez. Vous voulez me tuer ? Tuez-moi, parce que je renaîtrai. C'est l'avantage de crever quand on te flingue avec Brice, c'est que tu renais."

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"Mister vannes, ce n'est pas moi"

Lui, il n'évolue pas. C'est drôle et déprimant.

"C'est obsessionnel. C'est moi. Il y a des choses obsessionnelles chez moi. Je suis en circuit fermé quand je fais Brice. Laissez-moi penser, laissez-moi libre. Je suis obsessionnel de la liberté. Avant, on me disait de m'intéresser à ceci, et j'essayais. Ou d'aller aux Etats-Unis et j'acceptais de tâtonner. Je ne sais pas si je n'évolue pas. Moi, je grandis. C'est comme si je ne voulais pas perdre l'essentiel. Et Brice, c'est l'essentiel. La base se trouve en lui. Il y a un truc très psychiatrique quand je mets la perruque : je n'ai plus peur de rien, je peux dire toutes les saloperies que je veux, je peux enfin être comme j'ai envie d'être. Parfois on compose, on essaie d'être un peu plus intelligent qu'on ne l'ait, on essaie de donner l'impression qu'on connaît les choses alors qu'on ne connaît rien, mais là, je ne mens pas, tout est vide ! Il a un cerveau de 7 %, c'est une noix de cajou. Mais moi, je l'ai vécu en classe, quand on me demandait si je comprenais ce qu'on me disait. J'avais un prof de CE qui me demandait si j'arrivais à écrire des cartes postales à des amis ? C'était génial : je m'en sers, de ça."

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Avec Brice de Nice, on n'attend pas que vous vanniez tout le temps ?

"Non, pas trop. Peut-être que cela va revenir. Mais moi, je ne suis pas à l'aise dans ce registre-là. Mister vannes, ce n'est pas moi. J'écris, mais je n'ai pas autant de talent que lui."

Se voir vieux à l'écran, c'est un choc ?

"Cela a été un choc pour ma femme (rire). Moi, je voyais cette couche de latex envahir mon visage de 5 h 30 du matin jusqu'à 10 h tous les jours. Cinq heures, c'est assez long pour s'habituer... Mais les maquilleurs sont des magiciens. Ils sont incroyables. Les doigts, les mains, les veines, la finition, c'est formidable. Et moi, qui suis très salle de jeu, cela me donne un outil génial, dont je n'avais jamais disposé. Je n'avais jamais été aussi déguisé. C'est tellement parfait qu'il faut juste être tremblotant (il commence à chevroter) et commencer à dire des saloperies ! C'est génial. C'est vraiment à ces moments-là qu'on est content de faire ce métier."

Mais c'est peut-être à ça que vous ressemblerez...

"Non (rire) ! Je ne serai pas comme ça mais bien pire (rire). C'est un déguisement, c'est tout. Je ne me suis jamais imaginé vieux. Je me vois vieillir, mais je pense que je ne serai jamais vieux à mes yeux. Comme tout le monde d'ailleurs."

Avec l'âge, Brice est devenu encore plus enfantin...

"Oui, bien sûr. Il prend des raccourcis énormes parce qu'il n'est pas éduqué, donc mal élevé, donc peut-être plus libre que les autres en disant exactement ce qu'il pense. Chose que l'éducation nous interdit de faire mais putain !, qu'est-ce que c'est libérateur ! Qu'est-ce que j'ai eu envie de le faire plusieurs fois."

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Dans sa structure, ce film ressemble au Magnifique.

"Oui, tout à fait. C'est clairement Le Magnifique, qui était lui-même une adaptation de Deux têtes folles avec William Holden et Audrey Hepburn. Je suis même remonté plus loin. En 1952, Julien Duvivier a tourné La fête à Henriette, où deux scénaristes se parlent et se voient dans leurs délires. Ce procédé remonte déjà à très longtemps. C'est formidable, drôle, et cela s'adaptait complètement à Brice. Brice de Nice, au départ, il n'était pas question d'y revenir pour moi. Il fallait vraiment une bonne idée pour ça. Commencer par l'incarner en vieux, puis le faire raconter ses aventures jeune, cela m'a titillé. Je me suis dit que je pouvais me marrer avec ça. J'avais besoin de m'amuser, de faire des sorties de route, vu qu'on est tout le temps dans mythomanie du personnage. Il dit n'importe quoi et donc je pouvais montrer littéralement ce qu'il dit, avec des sorties de routes très déconnantes, BD, chantées, avec des dessins animés 2 D façon manga, avec des énormités, tout ce que je n'avais jamais fait et qui correspondait à des envies très fortes. Cela correspond à des choses très profondes chez moi. Faire un ride sur une aile d'avion, c'est un truc dont j'ai toujours rêvé. C'est pour ça que je prends toujours une place côté hublot, pour regarder l'aile et m'imaginer en train de surfer dessus. C'est juste formidable. Et en vrai aussi. Même sur un avion arrêté, évidemment. C'était sur l'aile de 777, un avion énorme, avec des réacteurs monstrueux, là où on n'a évidemment pas le droit d'aller et là où Air France m'encourage à aller surfer. C'est génial ce que le cinéma m'offre. C'était vraiment ça l'envie, me faire une belle salle de jeux, m'amuser, faire des allers et retours, tenter des choses. On ne sait jamais... Brice, c'est un personnage, une idée, un genre très clivant. Certains adorent, d'autres détestent. Certains rentrent dedans, d'autres pas. Au fond, c'est très personnel."

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Avant, on était Beatles ou Rolling Stones. Aujourd'hui, on est OSS 117 ou Brice de Nice, non ?

"Exactement. Ou alors, on est les deux, mais on ne le dit pas. Brice de Nice, c'est un peu le film honteux, le Dirty Dancing de la comédie. Faut pas en parler parce que ça craint. OSS, cela fait toujours bien de dire qu'on l'a compris, pigé, intégré. C'est un truc qui se propage. Il ne se passe pas une journée sans qu'on me demande quand je vais en faire un autre. Je l'adore aussi, mais ils sont très différents. Tout en étant liés par la même naïveté, la même part d'enfance. Mais l'écriture est très différente et la proposition aussi. Brice, c'est un personnage qui m'accompagne depuis très longtemps. On comprend aisément l'affect que j'ai avec lui, avec James Huth. C'est comme un espèce de garde-fou, l'envie de dire que tout ça, ce métier, n'est quand même pas très sérieux. C'est un peu un truc de sale gosse en fait. Autant une comédie comme OSS, très élaborée, plaît à la critique, c'est très bien, je suis à ma place, autant quand je fais Brice, on considère que je ne suis pas à ma place."

"Le Brice 2016, c'est la version 2.0, dégueulasse"


Brice de Nice est un peu dérangeant. D'abord, parce qu'il a annoncé toute cette culture nombriliste du selfie et des réseaux sociaux. Et celui-ci parce qu'il fait écho à de nombreuses émissions de télé où il faut absolument casser les autres.

"C'est vrai. La télé-réalité qu'on nous vend maintenant, c'est totalement ça : le chacun pour moi ! Moi, je ne suis pas assez curieux pour regarder beaucoup la télé, mais je vois bien ce qui se passe autour de moi. Les personnages qu'on crée ne sont en effet que le reflet de nos observations. On les recrée. Cela m'amuse surtout si on peut y ajouter des thèmes, conscients ou pas. Quand on nous dit qu'il faut arrêter la pêche et tout ça, récupérer les merdes dans l'océan pour les vendre en brocante et foutre un peu la paix aux poissons, je trouve ça pas mal et j'essaie d'en faire quelque chose. Oui, la fête obligatoire m'insupporte. Cette espèce d'idée reçue ou la pensée unique qui fait qu'il faut danser là-dessus, manger ça, penser comme tout le monde, danser à midi avec de la vodka Red Bull, ça m'emmerde, alors j'en parle. Alors, j'en fais un personnage qui usurpe l'identité. Brice a créé des monstres et il s'en rend compte. Cela dit de se regarder en face, un petit peu."

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On prend des baffes avec lui...

« Oui ! C'est plus dérangeant. Parce que c'est très profondément ancré en moi. C'est difficile d'être sérieux avec Brice, mais c'est vrai. Il est tout ce qui m'a insupporté, tout ce que j'aurais voulu être et ne pas être. C'est basé vachement sur l'humiliation. Comme le casse contre casse, cette joute verbale qu'on nous apprend à l'école qui fait qu'il faut absolument avoir le bon mot pour exister à tout prix aux yeux des autres. Sinon, t'es mort. C'est terrible. Et regardez les snipers de la télé. Ils ne sont là que pour flinguer. La méchanceté est obligatoire aujourd'hui. Cela faisait partie des idées de départ. Refaire le même film, rester dans notre petite bulle jaune, cela n'avait aucun intérêt. Il fallait mettre ce Brice (prononcez Braïece), qui représente complètement notre époque. Le mec se prend ça littéralement dans la gueule en arrivant dans un parc à son thème. Le choc est terrible. Mais c'est le Brice 2016, la version 2.0, dégueulasse. Ce n'est plus drôle, c'est fini. »


Le thème est moins drôle, ce qui oblige d'ajouter plus de vannes ?

« Oui, j'en ajoute, même si moi, je ne demande pas forcément à faire rire tout le temps. Je ne crois pas qu'on puisse rire une heure et demie. J'essaie de faire marrer les spectateurs avec mon Ulysse de Nice, où on retrace sa route. C'est toujours très jouissif, la chasse à l'homme, pendant 30-40 minutes, puis il faut entrer dans le bois dur. C'est vrai que je suis moins efficace, moins drôle, dans la deuxième partie, parce que j'entre dans un autre domaine. Il faut l'accepter. Les gens le voient, me disent que je suis en perte de vitesse. Mais je ne suis pas d'accord. On peut venir voir une comédie de A à Z à consommer comme un gland, mais si je fais une comédie comme Brice, ce n'est pas pour qu'elle ressemble à toutes les autres. J'y mets tout ce que j'ai envie de mettre dedans. Aux spectateurs de le voir ou pas. S'ils ne le veulent pas, c'est leur droit. Moi, j'ai des rires intérieurs et ils sont aussi importants que les crises de rire. J'ai besoin que parfois, on se demande : De quoi on me parle ? Quels sont les échos que cela éveille en moi ? C'est étonnant, dérangeant, cela n'a pas sa place là-dedans, est-ce que cela veut dire un truc ? L'idée, c'est de faire un objet.Tu peux t'amuser avec, le voir sous différents angles. Sous certains, c'est drôle, sous d'autres, c'est pointu, un peu dur. Par d'autres, on ne voit rien. »

© Mandarin Production