Année après année, film après film (et cérémonie des Césars après cérémonie des Césars), il s'était construit un personnage de bougon, de râleur, de jamais content que tout emmerde. Que tout dérange. Ses expressions, son air las, le sourcil froncé, il les cultivait comme personne; Car Bacri était un acteur, un grand, un immense acteur. Et, dans le privé, un homme charmant, curieux et affable. Intègre, aussi, qui ne supportait ni les petites mesquineries, ni les infimes trahisons. Quand on l'imaginait écouter du Mahler dans un confortable chesterfield en cuir, il nous surprenait en nous faisant découvrir un nouveau groupe de rap qu'il se passait en boucle. Il était d'une curiosité discrète, observant, sans en avoir l'air, ses contemporains. Des détails qu'il distillait ensuite avec parcimonie et grâce dans des films aussi inoubliables que "Mes meilleurs copains", "Le goût des autres" ou, plus récemment, "Le sens de la fête", film dans lequel Olivier Nakache et Eric Toledano avaient parfaitement cerné l'homme qu'il était: un faux râleur au très grand coeur et d'une rare sensibilité. A l'occasion de l'une de nos multiples rencontre, la conversation voguant vers des rivages bien éloignés du film pour lequel il était venu à Bruxelles, nous en étions arrivés à parler du désarroi humain. " Désarroi, c'est ce qu'il y a de plus juste, qui ne soit pas trop ronflant, trop emphatique, pour dire exactement ce que je pense de l'être humain et de l'enfant perdu que c'est. Tiens, enfant perdu, encore un truc que je dis souvent..."

Un enfant perdu

Se considérait-il, lui le grand lecteur de Musil - "L'homme sans qualité" était l'un de ses livres de chevet - comme un enfant perdu? Un enfant un peu déraciné, sans doute, puisque quand sa familel (juive) quitte l'Algérie en 1962, il a 11 ans à peine. Grâce à son père, facteur mais aussi ouvreur au cinéma le week-end, il a déjà eu l'occasion de rêver devant la grande toile blanche du cinéma Star. A Cannes, où ils s'installent, il suit une scolarité qui, croit-il, va l'emmener vers l'enseignement. Mais une fois "monté" à Paris, c'est dans la pub qu'il tombe, tout en étant "placeur" à l'Olympia. Comme si le métier d'acteur, à voix basse, ne cessait de l'appeler.

Après une formation au cours Simon et au cours au Cours de Jean Périmony, il fait ses débuts - remarqués - en 1979 dans Le doux visage de l'amour, qui lui vaut le prix de la vocation. Mais c'est, comme souvent, le cinéma qui va mettre ce profil hors normes - il n'a pas le physique d'un jeune premier - en lumière: Arcady lui confie un rôle de proxénète dans Le grand pardon et, dès 1981, les rôles s'enchaînent. Il tourne beaucoup, avec tout ce que le cinéma français compte de réalisateurs importants, de Lelouch à Besson en passant par Pinoteau et Boisset.

Mais c'est, incontestablement, sa rencontre avec Agnès Jaoui, couple à la ville (un temps), à l'écran et dans l'écriture, qui va faire emprunter à Jean-Pierre Bacri une voie bien plus personnelle. Et ce même quand il écrit pour "d'autres". On pense à Smoking/No Smoking, pour Alain Resnais, notamment. Avec Cédric Klapisch, le duo tourne Un air de famille et, une fois encore, Jean-Pierre Bacri est impeccable de drôlerie, de petites lâchetés et de grande solitude. Car, oui, Bacri est drôle. Si vous en doutiez encore, revoyez donc Didier, d'Alain Chabat. Ou l'irresistible Le goût des autres, coécrit avec Agnès, qui leur vaut un César et des pluies d'éloges.

Si, au fil du temps, leur relation sentimentale se délite, leur collaboration, elle, reste l'une des plus remarquables du cinéma français, car jamais vulgaire et toujours porteuse de sens. Qu'ils abordent le racisme dans Parlez-moi de la pluie, ave Jamel Debbouze ou la satire sociale (Place publique), ces deux-là se sont trouvés et ont su tracer une bien contre-allée dans un septième art si souvent conventionnel.

Gros fumeur - en interview, quand c'était encore permis... - il allumait son clope avec nonchalance. Et vous disait, les yeux dans les yeux, mais avec une infinie douceur, qu'il n'avait vraiment pas envie d'être là. "C'est vrai, faut pas déconner, c'est quand même très rares les films qu'il faut décortiquer à ce point pour savoir ce que les personnages recherchent. On se retrouve toujours plus ou moins autour des mêmes trucs. Moi, je m'emmerde à mourir en lisant les interviews de qui que ce soit, même des gens très intelligents, même Catherine Deneuve. Qu'est-ce que tu veux apprendre sur la vie, à travers ça? Moi, je veux bien parler de foot et de politique..." On aurait tellement, mais tellement aimé lui parler encore de foot, de politique, de littérature ou de rap. Seulement voilà, sale blague: Jean-Pierre Bacri, 69 ans, est mort d'un cancer. La nouvelle est tombée, sèche comme une gifle. Il nous laisse des dizaines de films et quelques souvenirs émus.