Dancer in the dark. Rincez-vous l'oreille avec une Palme d'or

BRUXELLES La rencontre entre deux des personnalités les plus excentriques de la chanson (Björk) et du cinéma (Lars von Trier) ne pouvait déboucher que sur une comédie musicale détonnante. Bien loin des circonvolutions angéliques de Fred Astaire et Cyd Charisse. Tout est sordide dans le quotidien de Selma, une immigrée tchèque perdue au milieu d'une modeste cité ouvrière. La journée, elle travaille en entreprise. Le soir, chez elle. Pour amasser un petit magot dont elle ne profitera jamais. Quasiment aveugle, elle bosse jusqu'à la limite de ses forces pour briser la malédiction familiale, pour payer l'opération qui sauvera les yeux de son fils.

Une existence de dingue, sous haute tension, dont elle ne s'échappe qu'au son des musicals dont elle imagine la beauté grâce à sa seule amie, Kathy (Catherine Deneuve).

Caméra vidéo au poing, Lars von Trier s'intéresse moins au développement de l'histoire qu'à ses moments clé (un meurtre, une fuite, un procès, un dénouement final grinçant). Ces scènes-là, invariablement, dérapent dans le surréalisme pour permettre à la jeune femme timide et renfermée de devenir Björk, une artiste au style inimitable qui chante la vie avec ses tripes et une énergie inouïe. La magie hollywoodienne s'abat soudain sur une ligne de chemin de fer, les machines infernales d'une usine déshumanisée, un tribunal guindé ou un théâtre amateur. Les bruits se transforment en mélodies, les mouvements désordonnés de la foule en chorégraphies puissantes. Touché par la grâce, Lars von Trier réussit l'impossible: renouveler un genre qu'on croyait sclérosé tout en rendant hommage aux as de la claquette.

Une audace logiquement couronnée d'une Palme d'or lors du dernier Festival de Cannes. Dancer in the dark devrait en effet réconcilier une partie du public jeune (les fans de Björk, notamment) avec une production aux antipodes des grosses machines commerciales californiennes.

Fallait-il pour autant décerner un prix d'interprétation à Björk? Oui, si on tient compte des émotions qu'elle dégage à l'écran. Non, si on estime qu'elle ne joue pas mais se contente de rester elle-même. Quoi qu'il en soit, pour peu que vous ne soyez pas allergique à ses mélopées parfois dissonantes, allez voir cette oeuvre à nulle autre pareille: la sensation cinématographique la plus originale de l'année vous y attend peut-être.

Une grande curieuse